Anita Berrizbeitia

Le Paysage comme médiateur urbain

Leif Estrada, Attuner live model, Towards Sentience: Attuning the Los Angeles River's Fluvial Morphology

Avec le retour du vivant dans l’espace urbain, le paysage – comme discipline – devient un cadre conceptuel fertile pour l’architecture. La paysagiste Anita Berrizbeitia explique la façon dont son activité explore les dynamiques entre nature, économie et société. De simple adjoint à l’amélioration des conditions de vie urbaines, le paysage étend son rôle à la redéfinition d’une ville dépassant les infrastructures monofonctionnelles pour créer des espaces complexes, aux interactions et usages multiples. Résoudre les problématiques environnementales complexes exige une approche interdisciplinaire, la mise en place de coalitions et réglementations internationales, mais aussi la multiplication des initiatives citoyenne. L’agriculture urbaine doit ainsi prendre une dimension sociale et populaire pour ne pas rester anecdotique. Elle doit former des espaces de production mais également des outils symboliques pour faire évoluer notre rapport à l’environnement par une prise conscience de la provenance de la nourriture.

Stream 04 approfondi le thème du vivant. Dans le contexte de l’Anthropocène, nous explorons de nouvelles formes d’interactions entre l’humanité, la technologie et la nature. Nous avons par exemple abordé la théorie de l’OOO avec les philosophes Graham Harman et Timothy Morton. Le paysage, en tant que discipline, semble également être un point de départ intéressant pour mener l’enquête, ses outils n’étant autres que les éléments naturels vivants.

Le paysagisme est en effet un domaine intéressant pour parler du vivant, en ce qu’il constitue un cadre médiateur entre ce que nous définissons comme « nature » – au sens de processus naturels – et la société. Le projet intellectuel du paysagiste consiste en quelque sorte à comprendre la dynamique qui s’établit entre nature, économie et société. Il intervient pour structurer, à la manière d’un médiateur, des entités naturelles existantes – hydrologiques, environnementales, écologiques –, avec les opérations économiques qui définissent la ville et, bien sûr, les besoins de la société qui y vit et travaille.

Il est à la fois générateur et soutien de l’urbanisation et du capitalisme, mais son rôle est double, telle la figure de Janus : le paysagisme appuie des processus urbains qui sont fondamentalement instrumentaux et productifs, mais il s’efforce également de donner une nouvelle direction à certaines forces du capitalisme, de façon à ce qu’elles ne se limitent pas à la maximisation des rendements et du profit, mais qu’elles profitent à la culture, à la qualité de vie et, bien sûr, au climat et à la santé des écosystèmes.

Au départ, le paysage – comme discipline – visait surtout à améliorer les conditions de vie urbaine. Il étend désormais sa portée pour aborder un ensemble beaucoup plus vaste d’enjeux, car si les villes n’occupent qu’un très faible pourcentage de la surface de la planète, elles sont à l’origine de dégâts qui dépassent largement leur échelle. Nous ne pouvons par exemple pas continuer à concevoir des infrastructures monofonctionnelles. Pour reprendre votre discours sur l’humain séparé de la nature, avec le zoning la ville a elle aussi établi des distinctions très nettes entre les espaces dédiés au loisir, au commerce, au résidentiel, à la production ou au transport. Nous ne pouvons plus faire cela. Il nous faut désormais imaginer des espaces urbains et paysagers aux usages multiples. Le Ministère des Transports devrait par exemple s’intéresser aux forêts puisqu’avec la disparition progressive de l’automobile, il se pourrait que les autoroutes se transforment à terme en forêts. La diversité en termes de typologies des espaces paysagers est vouée à s’accroître, tout comme leur nombre et la portée des enjeux qu’ils aborderont.

Attuner, modelisation de Leif Estrada, imaginée comme des dispositifs en temps réel d’étanchement par injection qui rechargent des aquifères sous le niveau piézométrique.

D’un point de vue théorique, sommes-nous proches d’une percée conceptuelle, par exemple de repenser le non-vivant ? Ou de ne plus considérer le bâti comme un objet mais comme un métabolisme ? Quelles idées vous semblent émerger en réponse aux préoccupations anthropocentriques ?

Nous ressentons partout les effets du changement climatique. On le voit avec les problèmes d’inondations, et pas seulement en bordure immédiate d’eau : toutes les zones côtières au sens large sont menacées. Or l’urbanisation des États-Unis s’est faite principalement le long des côtes, sans planification adéquate. Ces changements s’observent également dans la manière dont réagissent les espèces. L’érable à sucre– qui confère en automne sa belle couleur dorée aux paysages de la Nouvelle-Angleterre – est par exemple affecté par les changements climatiques, ce qui perturbe l’économie locale. Comment repenser les grandes plantations forestières quand les espèces se meurent ? La pruche, un conifère que l’on retrouve du Mid-Atlantic jusqu’au Canada, pose un problème similaire, entraînant une déforestation massive. Malheureusement, je ne suis pas certaine que nous sachions bien comment réagir, ni que notre réaction soit suffisamment rapide pour limiter les effets de perturbations brutales et étendues.

À Boston, les citoyens se sont mobilisés pour contrer l’inertie de l’État. C’est un aspect intéressant de l’Anthropocène : tout le monde doit réagir et prendre les mesures qui s’imposent à titre individuel. Mais un encadrement en termes de gouvernance, la signature d’accords au sommet et la mise en place de coalitions internationales sont tout aussi nécessaires. De nombreux pays se sont récemment entendus pour ne plus avoir recours aux fluides réfrigérants dans les systèmes de climatisation, parce qu’ils sont responsables d’une quantité importante de gaz à effet de serre. Ce type de coalitions doit continuer à s’engager rapidement, en parallèle de nombreuses initiatives populaires pour modifier nos comportements quotidiens. 

Quelles sont les options et les stratégies les plus efficaces mises en évidence dans vos recherches ?

Nous abordons ces sujets dans l’ensemble des départements de la Harvard Graduate School of Design. Nous explorons également les enjeux relatifs à l’alimentation, l’énergie, le climat ou les déchets, autant de sujets qui transcendent les frontières entre disciplines et exigent une pluralité d’outils pour être envisagés. Travailler de manière interdisciplinaire est à mon sens le moyen le plus efficace de résoudre des problèmes complexes. Il est essentiel de mettre en œuvre une pluralité de cadres d’action et d’approches.

Cela concerne l’architecture, la planification mais aussi le paysagisme. Nous explorons donc conjointement ces questions. C’est ce qui rend notre métier passionnant. Et parce que nous adoptons une approche expérimentale dans les studios de la Harvard Graduate School of Design, nous savons faire preuve d’imagination sur des sujets comme l’avenir des forêts, leur futur emplacement, la façon de remplacer une forêt qui aurait disparu avec le changement climatique, ou encore la gestion de l’interface entre l’eau et la ville.

Rise: A Guide to Boundary Resistance de Alexandra Mei. Plan et dessin en coupe décrivant les mesures à prendre en cas d’épisodes de crue, définis par le dépassement de la ligne des hautes eaux, tracé utilisé pour délimiter le foncier en Louisiane.