Laurent Tixador

Horizons verticaux

Total symbiose 3, 2006 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval

« Au rythme d’un mètre quotidien, nous resterons enfermés vingt jours, et malgré tout, ce sera là un déplacement. J’ai toujours soutenu que la qualité d’un voyage est avant tout liée au moyen de transport qu’on utilise et pas forcément à sa destination », répond Laurent Tixador à Nicolas Bourriaud dans un entretien sur leur pratique d’artistes-explorateurs. »

Laurent Tixador est un artiste performeur et explorateur des temps modernes. L’expédition représentant pour lui une forme d’atelier, il a mené de nombreuses expéditions-performances.

Nicolas Bourriaud est historien de l’art, critique d’art, théoricien et commissaire d’exposition. Depuis 2016, il assure la direction du futur Montpellier Contemporain (MoCo).

Duo d'artistes, auteurs d’une œuvre commune, le moindre des paradoxes de Laurent Tixador et d’Abraham Poincheval est de ne pas vivre dans la même ville. Le premier, né à Colmar en 1965, vit désormais à Nantes ; le second, né à Alençon en 1972, s’est établi à Marseille. Comme si le déplacement et la notion de distance, de trajet était génétiquement inscrit dans leurs ADNs d’ « aventuriers des temps post-modernes ». Leur démarche, qu’ils expliquent dans l’entretien suivant, est mise en scène — mise à l’épreuve — dans leurs différents projets qui prennent souvent pour cadre des territoires rarement « visibles ». Ceux-ci, de la campagne française aux derniers étages des buildings et au monde souterrain, s’intitulent par exemple « L’Inconnu des grands horizons » (soit un trajet en vélo via Caen reliant Nantes à Metz réalisé en 2002), « Total Symbiose » (ou différents projets de résidence, notamment à Terrasson ou sur l’île du Frioul, menés dans des « fausses » conditions extrêmes de survie) ou « Plus loin derrière l’horizon » (ou le voyage en Zodiac sans moteur entre Saint-Nazaire et Fiac, Périgord, 2004). Tous ces projets, aventures humaines au cours desquelles ils fabriquent des objets artisanaux, réconcilient entropie et dynamisme et produisent une nouvelle forme d’expédition, plus attachée à la manière de voyager qu’à la destination du voyage. 

"Horizon moins vingt", simulation du projet, 2006 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval

Voyage souterrain, avancer d’un mètre par jour

Nicolas Bourriaud : Artistes, vous êtes avant tout des explorateurs. Pour votre projet en cours, « Horizon moins vingt » vous allez creuser un tunnel de vingt mètres de long tout en rebouchant derrière vous, emmurés vivants. Au-delà de l’expérience de survie dans un milieu si confiné, quels sont les enjeux esthétiques de ce projet ?

Laurent Tixador : « Horizon moins vingt » c’est la suite d’un ensemble de déplacements. Ce projet vient compléter les précédents et affirmer leur diversité. Chaque fois que nous sommes allés quelque part, ça a toujours été par un moyen de transport que nous n’avions jamais pratiqué. C’est une façon de créer une nouvelle possibilité d’accident et de découverte. Pour ce projet-là, la barre est un peu plus haute, parce que non seulement c’est inédit pour nous, mais personne n’a jamais tenté de creuser un tunnel en le rebouchant derrière lui. C’est ce qui explique que la phase de préparation soit si longue. C’est d’ailleurs la première fois que nous nous préparons à ce point-là. L’objectif, c’est de partir pour vingt mètres avec tous les étais de réserve stockés dans l’espace habitable, vingt caisses de rationnement quotidien et une orgie de plomberie pour la respiration. Au rythme d’un mètre quotidien, nous resterons enfermés vingt jours, et malgré tout, ce sera-là un déplacement. J’ai toujours soutenu que la qualité d’un voyage est avant tout liée au moyen de transport qu’on utilise et pas forcément à sa destination.

"L'inconnu des grands horizons", 2002 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval

Le déplacement comme moyen de transformation d’une situation

Nicolas Bourriaud : On pourrait dire que l’expédition est devenue un format en soi pour beaucoup d’artistes. Le voyage est au cœur de votre travail. Mais l’expédition constitue-t-elle pour vous une forme ? Une méthode ? Une figure ?

Laurent Tixador : Sans hésitation c'est une méthode. Elle
 nous permet d’être dans un espace de découverte aussi simplement qu’un autre artiste pourrait l’être dans son atelier. La grande différence, c’est que nous, nous sommes bombardés en permanence par des éléments extérieurs à nos habitudes et à notre quotidien. C’est pour ça qu’on ne prépare généralement pas grand chose. Afin de conserver l’éventualité d’un choc. À l’exception d’ « Horizon moins vingt », bien sûr, mais là, il existe tellement d’inconnues qu’on ne pourra jamais envisager l’ensemble des paramètres... J’adore l’idée que l’expédition soit devenue 
un format en soi, cela nous ramène à la peinture, et c’est d’ailleurs ce qu’on se prépare à faire dans l’immédiat. Dans quelques jours, nous partons en vélo pour un ou deux mois et cette fois-ci notre but sera simplement de tracer un rond sur une toile, en téléphonant nos coordonnées au fur et à mesure. Le dessin va se faire en notre absence, pendant l’exposition et nous en restons quand même les auteurs. Nos bicyclettes sont ici des pinceaux.

"Journal d'une défaite", 2006 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval

Nicolas Bourriaud : Vous dites que « la qualité d’un voyage est avant tout liée au moyen de transport qu’on utilise et pas forcément à sa destination ». Des artistes comme Joseph Beuys, Panamarenko ou Gordon Matta-Clark ont insisté à la fin des années 60 sur une idée de l’art comme véhicule, et non comme destination. Et d’autres, comme Hamish Fulton ou Richard Long, Bas Jan Ader, Cadere, mais surtout Stanley Brouwn, ont pratiqué le déplacement dans la nature ou dans la ville comme un art. Quels sont vos rapports avec ces artistes qui ont placé la marche au centre de leur travail ?

Laurent Tixador : Richard Long laisse une trace dans le paysage, il marque son passage. D’autres s’en imprègnent ou encore en témoignent. Dans notre cas, le paysage ne compte pas, le déplacement non plus puisque nous avons aussi réalisé trois projets intitulés « Symbiose », pour lesquels nous avons vécu en autarcie, en station totale. L’important pour nous, c’est la situation qui, tout d’un coup nous transforme en d’autres choses.
 Nous avons réalisé une marche en ligne droite en 2002, qui pourrait nous rapprocher des artistes que tu viens de citer mais notre objectif était différent, puisqu’il s’agissait juste d’atteindre un point. Nous avons marché à la boussole pour recréer une situation d’inconnu et d’aventure, sans carte. Le paysage était juste devenu un facteur aggravant. C’est-à-dire que derrière chaque nouvel horizon, on découvrait de nouveaux obstacles : rivières, autoroutes, villages peu engageants, etc. Il n’y a aucune extase dans notre rapport au déplacement et à la nature, on vit juste une sorte de trou temporel dans notre quotidien. C’est 
pour ça que Verdun me touche autant, ce n’est pas pour la qualité de son environnement, c’est simplement parce que c’est un endroit d’où on veut repartir. C’est un lieu qu’on ne fréquente traditionnellement que par obligation et surtout celui qui donne le plus envie de rentrer chez soi.

"North Pole", 2015 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval

La restitution des expéditions

Nicolas Bourriaud : Les objets que vous présentez dans vos expositions ont un statut ambigu : certains sont des documents préparatoires, des maquettes, d’autres font office de souvenirs. L’œuvre, en quelque sorte, est soit en amont, soit en aval du projet.

Laurent Tixador : Si la plupart de ces objets semblent ambigus, c’est uniquement parce qu’ils sont réalisés dans des moments où on ne peut plus se considérer comme des artistes, mais juste comme des déracinés qui n’ont pour ambition que de revenir à leur vie ordinaire. C’est le cas pour une série de bouteilles contenant des modèles réduits ou de vieilles douilles d’obus gravées Verdun 2002. Retraçant ce moment du voyage, ces objets ont bien sur une vocation de souvenir mais ils sont faits avec la matière même du moment. Historiquement, ils ont toujours été produits dans des situations difficiles par des marins, des soldats ou des prisonniers mus par le sentiment instinctif qu’ils les fabriquaient pour les ramener à la maison. Ce qui a été une grande découverte pour nous, c’est que sans n'avoir rien prévu, on est guidés par ce même instinct archaïque.

On montre aussi les équipements en aval du projet pour confronter notre point de vue sur la situation à venir avec les visiteurs. Le matériel est en général aussi neuf que notre expérience dans le domaine. C’est une zone de dialogue ouverte qui nous permet de parler du projet en glanant des informations. En mélangeant des objets de retour avec ceux du départ, on crée un interstice. C’est ce moment qui fait l’œuvre et aussi l’exposition.

Retrouver ses instincts pulsionnels

Nicolas Bourriaud : La notion d’archaïsme me paraît 
importante. Par exemple, pour le projet « Total Symbiose » (2001), vous prétendez avoir retrouvé le geste des artistes préhistoriques, en sentant instinctivement la nécessité d’inscrire sur les parois de la montagne des images d’objets désirés : dans votre cas, ce n’étaient pas des bisons, mais des M&M’s... Dans quel contexte placez-vous cet aspect « pulsionnel » de votre travail ?
 Par exemple, pensez-vous que l’art devrait aujourd’hui avoir pour fonction de se débarrasser, en quelque sorte, des conditionnements sociaux ?

"Total Symbiose 3", 2006 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval

Laurent Tixador : Cet aspect pulsionnel, c’est ce que nous recherchons en modifiant notre condition. Pour un être humain, quand la situation change, cela implique de nouvelles réactions et de nouvelles habitudes. On ne
peut pas dire que ce soit différent pour un artiste. Pour l’instant, c’est notre façon de chercher le plus loin possible l’acte de création. De ce coté, je me sens plus proche de William Burroughs que de Richard Long en explorant des cavités extrêmes du cerveau. Nous ne sommes plus vraiment les maîtres. Les pensées vont droit vers leurs objectifs quand on est défoncé. Ceci dit, il peut très
bien ne rien se passer. L’ennui aussi génère des gestes inconscients qu’on peut attraper et maîtriser par la suite. C’est comme ça que le bonhomme M&M’s est apparu sur la roche de l’île du Frioul. Dans les moments où l’esprit est trop occupé, on a plus d’autre choix que d’avoir recours
à une idée, c’est-à-dire qu’à l’inverse d’une réaction naturelle, ça devient un travail. Quand Dubuffet a défini l’art brut, il a déclaré, entre autres, qu’il s’agissait d’un
art « non professionnel et sans culture ». Abraham et moi en aurons toujours un peu trop pour faire partie de cette catégorie mais on essaie de s’en approcher pour chasser les conditionnements et les phénomènes de mode.

Nicolas Bourriaud : Lorsque l’on se place ainsi dans un rapport différent avec la civilisation, est-ce que l’on peut mieux saisir les cadres sociaux, économiques, politiques, culturels dans lesquels nous sommes pris ?

Laurent Tixador : Personnellement, je les oublie, mais je suis content de les réintégrer par la suite et de rapporter dans mes bagages une nouvelle façon de faire (si c’est le cas) et assez de détachement pour me laisser reprendre par la société avec enthousiasme.

"Plus loin derrière l'horizon", 2004 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval
"Plus loin derrière l'horizon", 2004 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval

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Par-delà l’horizon…

Nicolas Bourriaud : La notion d’horizon relève du vocabulaire du guetteur, voire de l’avant-garde, du modernisme... Quelles sont les nouvelles potentialités de ce mot pour vous, dans le cadre de votre travail ?

Laurent Tixador : L’horizon, c’est ce que j’ai tenté de piétiner en allant jusqu’au Pôle nord géographique en 2005. Ce n’est évidemment qu’une utopie, c’est impossible à atteindre. C’est cela qui est intéressant dans ce mot, c’est qu’il pointe une partie du monde qui n’est pas un lieu. Il désigne un objectif qui en cache toujours un nouveau. L’horizon, c’est la frontière mobile de l’inconnu. Tant qu’il n’est pas atteint, on ne sait pas ce qu’il cache. On peut attendre que quelque chose vienne de derrière comme le fait le guetteur, comme une sorte de pêcheur qui attend que le poisson vienne à lui ou aller voir derrière et recommencer sans cesse. Dans ce cas, c’est du travail d’avant-garde dans tous les sens du terme, c’est de la reconnaissance.

"Iceberg North Pole", 2005 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval
"Iceberg North Pole", 2005 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval

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Nicolas Bourriaud : Avec « Horizon moins vingt », ne réalisez-vous pas une sorte d’earthwork, sur le mode de ceux qu’ont créés un Michael Heltzer ou un Robert Smithson à l’époque du Land Art, mais «sécularisés» ? C’est-à-dire isolés du cadre de la radicalité artistique du XXe siècle ? Loin des «grands récits» modernistes, quel serait le récit sous lequel défilent les formes que vous produisez ?

Laurent Tixador : C’est vrai que sur ce projet, la seule radicalité provient du point de vue de l’ingénierie. Cela va faire
deux ans qu’on y travaille et je ne pense pas qu’on ait encore réalisé le moindre acte de création. Ça viendra probablement en cours. Si on a du temps, combiné à des envies, si le creusement se fait facilement et que l’on trouve les instants propices... Nous n’avons jamais pensé à réaliser un earthwork, mais juste à vivre une situation nouvelle. Évidemment, ce qui est nouveau pour nous ne l’est pas forcément pour tout le monde mais notre intérêt réside uniquement dans le cumul et la différence des situations vécues ou que nous projetons de vivre. On cherche partout. Alors naturellement il arrive un moment où on va aussi sous terre.

Prise individuellement, chacune de nos actions passées
se rapproche d’autres travaux d’artistes, mais aussi de ceux d’explorateurs où de toutes sortes d’aventuriers.
Cela n’a aucune incidence sur nos décisions. On ne sait pas ce qu’on cherche et nous n’envisageons jamais de modifier quoi que ce soit pour la raison qu’il y aurait
eu des précédents. Il suffit juste de l’affleurement d’une particularité pour que nous soyons satisfaits. Pendant
les vingt jours du déroulement d’« Horizon moins vingt », rien ne sera perceptible en surface. Il y aura juste des pompes à air et un tas de déblai correspondant à l’espace que nous habiterons. Cette action n’acquerra sa visibilité qu’à notre arrivée, au moment ou nous sortirons pour nous ruer sur le buffet et échanger nos premières impressions avec le public. Mais je pense qu’elle sera beaucoup plus intéressante émotionnellement durant le temps où nous serons tous les deux portés disparus. C’est un stade important de cette pièce. Ensuite viendront une vidéo, un récit sous forme de journal et de photos, et peut être une série d’objets réalisés durant le trajet. Toute une catégorie de traces qui seront visibles sur la durée, mais qui nous auront surtout aidé à creuser notre mètre quotidien en nous rassurant sur l’utilité de cette activité.

Nicolas Bourriaud : Comment articulez-vous le bâti, le construit, et les lignes d’errance (les « lignes d’erre », aurait dit Deleuze) de votre pratique ?

Laurent Tixador : Toutes les parties construites, définies ou préparées de nos projets le sont avant tout pour nous mener plus loin sur cette ligne d’errance dont tu parles. Toute la préparation (ou la non préparation) vise à nous perdre le plus efficacement possible. Si pour « Horizon moins vingt » nous avons produit maquettes et études en surabondance (et c’est bien la première fois) c’est parce qu’il y va de notre survie. Pour ce projet, on ne peut pas se permettre d’oublier la moindre vis ou de négliger le plus petit détail ; mais le fait qu’il s’agisse là d’un déplacement inédit (c’est aussi une première fois) nous mettra forcément en face d’imprévus de toutes sortes. Cette fois-ci, nous n’aurons plus besoin de les provoquer en restant naïfs, ils viendront à nous malgré nos recherches et notre « expérience » toute théorique.

"Total Symbiose 2", 2005 © Laurent Tixador et Abraham Poincheval


L’année dernière, nous avons vécu au milieu d’une pâture en Dordogne, pendant un mois et demi. Notre objectif était de créer artificiellement une période d’évolution, et notre première préoccupation a été de construire des abris. N’ayant à notre disposition que la terre du pré, nous avons utilisé la technique des esquimaux qui n’ont également que le sol comme matériaux et avons construit des igloos. 
La situation était aussi intéressante qu’un déplacement, parce que nous sommes retrouvés dans un univers complètement différent. Un changement radical de décor est en soi un voyage, un dépaysement. Pour « Horizon moins vingt » nous allons construire un système d’étayage qui sera très présent durant tout notre séjour souterrain. Ce sera aussi un habitat et un contexte de vie mais qui va s’additionner à un mouvement. Pendant vingt jours, nous allons déplacer une sorte de mobil home troglodyte.

Cet article a été publié dans Stream 01 en 2008.