OPAVIVARÁ !

Implémenter l’espace public

"Desvende-Se", Casa França Brasil Rio de Janeiro © Opavivara

Rio est une ville renaissante, dans le contexte de l’explosion économique du Brésil. Pour qui veut penser l’urbain contemporain, elle reste fascinante de par l’omniprésence de la nature, la dimension souvent informelle de son urbanisme et vivante de son espace public, formant ainsi un modèle possible pour les villes de demain. Les artistes rendent compte mieux que quiconque de cet « esprit » carioca si vivant. Les membres du collectif Opavivará nous exposent ainsi leur travail de performances sur l’espace public, qui interroge l’absence de projet urbain, la notion de collaboration, les rapports de pouvoir, les déséquilibres sociaux et la mobilité à Rio.

OPAVIVARÁ ! est un collectif d’artistes brésiliens qui conçoit des performances dans l’espace public pour interroger l’absence de projet urbain, la notion de collaboration ou les rapports de pouvoir à Rio de Janeiro.

Roberto Cabot est peintre, sculpteur et musicien.

Roberto Cabot : J’ai le sentiment que dans vos œuvres vous créez davantage des lieux que des actions. Comment est-ce que vous définiriez cette idée de «lieu» dans votre travail  ?

Opavivará : Plus que de lieux, il s’agit de «situ-actions»Situ-ação dans le texte original. le lieu se donne par une action dans l’espace. On crée une enveloppe qui reçoit une action, un espace pensé pour les relations d’intimité qui s’y établissent, une membrane entre l’espace public et l’espace intime. C’est une expérience sociale. Les relations entre les choses et les gens fondent donc davantage le lieu que son architecture ou sa végétation. Dans nos interventions, l’espace reste ouvert au possible, à ce qui peut arriver ou non. Pour qu’il soit réellement public, l’espace doit garder cette ouverture.

 

Reformuler l’espace public

Il y a différentes strates dans l’œuvre : on choisit un espace public de la ville et on y insère un dispositif, assez minimal ou très complexe, mais qui ne se substitue pas aux gens qui circulent dans ce lieu. Parfois même le dispositif est camouflé dans le tissu de la ville et ne prend vie qu’au contact des gens. Le public fait partie intégrante de l’œuvre. Par exemple Cozinha Coletiva était décrite ainsi : « Table, gazinière, chaises, assiettes, nourriture et personnes. » Les individus sont le mortier de l’architecture de nos œuvres. D’une certaine façon, cela s’oppose à la pensée moderne, à une vision de l’urbanisme très concrète, où la ville est un empilement d’éléments architecturaux, de béton, etc. Notre architecture repose sur le ciment vivant.

"Pulacerca", Rio de Janeiro (Viradao Carioca) 2009 © Opavivara Coletivo

Roberto Cabot : Sur cette question de l’espace public, il y a un phénomène que je trouve très intéressant en ce moment au Brésil, c’est celui du rolêzinhoDans la langue parlée de São Paulo, rolêzinho (dérivé de rolê) signifie un petit tour, une promenade. Ce néologisme désigne un fmob rassemblant des centaines de personnes dans des lieux publics, des parcs, des centres commerciaux..., car il interroge la frontière entre espace public et privé. Un centre commercial est privé d’un point de vue légal, mais en même temps on ne peut en interdire l’entrée. Du coup, est-ce que ce n’est pas justement ces interrelations entre les gens et les choses qui décident de ce qui est public ou non ?

Opavivará : Il y a aussi la question de l’usage des lieux publics, qui ont souvent été conçus dans un but déterminé, atteint ou non d’ailleurs, et qui se transforme avec le temps. Mais oui, notre travail explore cette question, la façon dont les participants deviennent maîtres de l’œuvre et s’approprient l’espace public. Les gens se disent «Ja é nosso» et le privé devient public.

"Pulacerca", Rio de Janeiro (Viradao Carioca) 2009 © Opavivara Coletivo

Nos œuvres ne réaffirment pas seulement le sens public de l’espace public mais créent aussi une tension dans cette relation entre les espaces publics et les espaces privés qui forment la ville. Quand on installe une cuisine sur une place publique, un dispositif qui se trouve normalement dans un espace privé, régi par une série de lois propres, on entrechoque cette situation domestique avec celle de la place. Cela pose toute une série de questions: Qu’est-ce qui fait qu’un espace public est public? Quelles relations se nouent dans une cuisine? Sur une place? Et si l’on mélange les deux? Ce qui est sûr, c’est que cela brise les paramètres qui régissent l’espace public, il y a tout de suite une inversion entre le domaine domestique et le domaine public.

L’espace de la ville, qui est réglementé par les lois du travail, du commerce etc. est contaminé par les lois plus subjectives de la cuisine, qui sont propres à chaque famille. Dès que vous y installez une cuisine, la place devient plus subjective, des relations plus affectives, moins commerciales s’y développent, cela devient une expérience sociale. Nos œuvres brouillent les règles, et d’ailleurs au départ les gens ne savent pas comment se comporter, ce qu’ils peuvent faire ou pas. C’est cette transformation de l’espace que nous proposons, parce que les gens ne savent plus utiliser les places, les jardins, l’espace public n’appartient plus à personne.

"! Ao vivo !", Rio de Janeiro © Opavivara Coletivo
"! Ao vivo !", Rio de Janeiro © Opavivara Coletivo
"! Ao vivo !", Rio de Janeiro © Opavivara Coletivo
"! Ao vivo !", Rio de Janeiro © Opavivara Coletivo

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Roberto Cabot : Vous travaillez à Rio de Janeiro, une ville très particulière, où il y a notamment une grande confusion entre les espaces privés et publics. Est-ce que cette singularité influence votre travail?

Opavivará : Oui, il y a cette confusion qui est dans l’identité même de Rio, mais on travaille aussi dans des espaces privés, institutionnels, qui ont leurs règles propres, que l’on met aussi en tension. On joue constamment sur ce qui peut arriver ou pas dans un endroit. Le musée d’Art moderne de São Paulo nous avait par exemple invités pour une rencontre mêlant art et gastronomie; ils s’attendaient à voir des chefs, alors qu’on voulait faire une cuisine ouverte au public, ce qui les inquiétait beaucoup, pour des raisons sanitaires entre autres. Nous avons dû négocier pied à pied, parce que leur vision institutionnelle allait à l’encontre de notre conception d’une œuvre d’art en interaction avec le public.

Une partie des enjeux de notre travail se trouve dans cette reformulation des espaces où l’on intervient. Il s’agit de brouiller les lois d’un espace donné, de créer des tensions, des membranes permettant d’autres rapports. Lorsqu’on intervient dans l’espace public ou dans un lieu institutionnel, il y a toujours un cadre bureaucratique, réglementaire avec lequel il faut composer, cela fait partie intégrante de notre travail. Il y a une sorte de négociation, on nous dit «Eh! Les artistes, ça vous pouvez, ça vous ne pouvez pas…» et nous, on répond que ça n’a pas de sens si l’on ne fait pas telle ou telle chose, mais que d’accord, ça on peut laisser tomber…

Pour revenir sur le phénomène du rolêzinho, c’est vraiment intéressant parce que l’essentiel de cet arbitrage public/privé est lié à qui vous souhaitez voir dans un lieu. Les centres commerciaux ont toujours voulu attirer le plus de monde possible, que les gens consomment, mais soudain il y a l’ascension de la classe C (populaire), qui a maintenant du pouvoir d’achat, mais ça pose problème parce qu’ils «envahissent» le lieu avec un comportement inattendu, ils ont une autre couleur de peau, une autre culture. Les réflexes de discrimination ne sont jamais loin. Je me souviens d’une réunion à la sous-préfecture, quand on a fait la cuisine sur la place, ils disaient: «Ce n’est pas cool, vous incitez les clochards à venir sur la place…» même chose avec la mairie, ils n’ont pas vu toutes les dimensions de ce projet artistique, ils nous ont pris pour des distributeurs de soupe…

"! Ao vivo !", Rio de Janeiro © Opavivara Coletivo
"! Ao vivo !", Rio de Janeiro © Opavivara Coletivo
"! Ao vivo !", Rio de Janeiro © Opavivara Coletivo

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Roberto Cabot : C’est la difficulté du système… Cela dit, votre rapport avec les autorités municipales est très curieux: ils disent souvent que quelque part vous représentez Rio, vous êtes leurs petits chéris et en même temps vous les agacez…

Opavivará : On n’est certainement pas les petits chéris de la mairie, en fait on n’a presque pas de relations avec eux. Mais peut-être qu’on est un peu les petits chéris quand même… [rires] Au fond, si on n’a pas tant de problèmes que ça c’est que quelque part ils ont besoin de nous.

Proposer une expérience  

Roberto Cabot : Tout à fait. Vous esquivez un peu, mais je comprends. Et puis c’est très drôle de voir qu’ils n’arrêtent pas de vous inciter à faire des choses alors que vous leur compliquez la vie… Dans votre façon de transformer les espaces il y a autre chose de très carioca, c’est la dimension éphémèreLe camelô est le vendeur ambulant des rues du Brésil.. C’est une vraie stratégie dans votre travail?

Opavivará : Opavivará fait un travail historique, non pas dans le sens où nous nous inscririons dans l’histoire de l’art, mais plutôt parce que nos œuvres ont une dimension historique très forte. Cette question de l’éphémère vient aussi du fait que nous proposons une sorte de rituel, une expérience qui se distingue du flux continu du quotidien. Les gens font tous les jours la même chose et puis il y a un événement, un jour de l’année où la tribu se rassemble, fait quelque chose d’exceptionnel, qui devient une sorte de rituel, et nous travaillons là-dessus. C’est le sens de nos interventions urbaines: soudain on s’approprie un espace, on le transforme pendant un temps et cela fait rituel. Comme avec la cuisine sur la place: les gens commencent à faire des choses qu’ils ne font pas d’habitude, à comprendre l’espace et le monde autrement, à se comprendre eux-mêmes par cette transformation. Cela crée un moment historique parce qu’il se détache du quotidien répétitif. L’éphémère est fondamental dans notre démarche, on n’essaie pas du tout de construire un grand monument imposant qui resterait pour toujours.

Roberto Cabot : D’une certaine façon, l’éphémère représente la vraie durabilité. Les monuments classiques vieux de trois mille ans sont tombés et l’humanité continue d’exister. Cette démarche organique me paraît plus durable que le marbre…

Une photographie de la série "EU ♥ CAMELÔ", Rio de Janeiro, 2009 © Opavivara Coletivo

Opavivará : Probablement. Il y a une de nos œuvres qui est tout à fait dans cet esprit, Eu amo o camelôLe camelô est le vendeur ambulant des rues du Brésil.: c’était une réaction à chaud face aux nouvelles réglementations de la plage, interdisant tout et n’importe quoi, notamment la vente ambulante. Le camelô est devenu du jour au lendemain un délinquant, mal vu, et on a voulu mettre ça en tension. Pourquoi l’image et l’esprit de la ville ne s’incarneraient-elles pas dans cette figure éphémère, dans ce camelô, ce type qui va et vient mais qui est présent dans la ville depuis toujours? Le Morro do Castelo, est tombé mais les camelôs sont toujours là… Notre culture est fondamentalement transitoire et ambulante. L’importance de cette campagne a été de mettre en valeur ce personnage de la ville éphémère, de transformer sa perception afin que les gens, y compris à la mairie, réalisent que le vendeur de maté ambulant fait partie du patrimoine immatériel de Rio.

Roberto Cabot : Oui, c’est une caractéristique fondamentale de Rio, tout est éphémère, transitoire. On ne construit rien avec l’idée de la durée, on part toujours du principe que les choses vont tomber, disparaître, se transformer, il n’y a pas une culture de l’entretien…

Opavivará : Encore en construction, déjà en ruine… C’est très important dans la façon dont nous concevons l’occupation des espaces publics: il ne s’agit pas de créer des monuments qui se voudraient éternels mais des choses qui se camouflent et contaminent le tissu urbain. Le camouflage est éphémère parce que la ville change, et notre façon de l’occuper s’y adapte. Ce qui est intéressant en ce moment au Brésil, c’est que le peuple, ou disons plutôt certaines classes sociales, commencent à avoir plus de voix, à engager un dialogue avec l’État. Les manifestations de cette année ont davantage pesé dans les décisions parce qu’aujourd’hui l’État doit prendre en compte l’importance des réseaux sociaux et des médias.

Roberto Cabot : C’est une question essentielle. Dans notre société ségrégationniste, personne ne s’attendait à ce que la banlieue aille manifester à LeblonQuartier bourgeois de Rio., mais cela arrive parce que tout d’un coup il y a de la mobilité, il y a une structure pour venir de la périphérie, les gens peuvent se payer un billet, ils ont un GPS dans leur téléphone et Internet pour se réunir, s’organiser. J’en profite pour venir à la question de la mobilité, car vous avez une œuvre sensationnelle sur ce sujet, le Transporte Coletivo. J’aimerais que vous nous parliez un peu de cette œuvre, en rappelant que Rio de Janeiro est une des villes les plus compliquées au monde du point de vue de la mobilité, parce que vous avez la mer, la montagne, le tunnel… C’est une topographie très complexe, et l’histoire de la ville c’est la lutte pour l’expansion dans ses petits recoins, avec ces monstres gigantesques au milieu de notre paysage.

"Transporte colectivo", Rio de Janeiro (II Viradao Cultural), 2010 © Opavivara Coletivo

Opavivará : C’est une œuvre qui a été conçue comme une proposition de transport public et qui doit vraiment être expérimentée pour être comprise. Ainsi, vous percevez la ville de façon différente, vous n’avez plus de vitre de protection et davantage de temps. Ce travail met en tension l’idée même de la mobilité et de l’espace public, parce qu’en plus c’est un transport ouvert et gratuit, qui va dans des endroits où le bus n’a pas accès. On a beaucoup réfléchi sur la ville pour créer un parcours qui permette de la voir d’un œil neuf, particulièrement le centre-ville, avec l’idée de la considérer comme un tout. On a créé plusieurs boucles, au départ de la place Tiradentes. On voulait aussi voir comment les gens s’organiseraient avec un chauffeur devant et différents conducteurs intermédiaires. Il y a un aspect de cette œuvre que les gens n’ont pas compris, car ils étaient persuadés que nous avions construit ces tricycles, mais en fait ils existaient déjà, on peut les emprunter le week-end sur l’Aterro do FlamengoAterro do Flamengo est une aire de loisir entre la ville et la mer dans la partie sud de la ville (Zona Sul) entre le centre-ville et le quartier du Botafogo.pour faire des tours et s’amuser. C’est donc un travail éphémère aussi au sens où c’est un ready-made, le déplacement d’une structure existante, à dimension purement ludique, dans un autre contexte, où cela devient un instrument d’observation de la ville. Cela crée aussi un choc avec la ville, on entre en guerre avec les autobus, mais avec des armes un peu bizarres… Au final on s’empare d’un instrument de loisir, on l’amène dans un contexte urbain de façon assez ludique et quand on met ça au milieu de la rue, les conducteurs de bus descendent pédaler avec nous.

"Transporte colectivo", Rio de Janeiro (II Viradao Cultural), 2010 © Opavivara Coletivo

Une autre chose importante, liée à la topographie particulière de la ville, c’est que cela permet d’imaginer des systèmes de transport plus hybrides. Vous ne circulez pas dans le morro ou dans la favela comme sur le bitume. L’interconnexion de différents types de transports hybrides, s’adaptant à chaque terrain, rendrait la ville beaucoup plus fluide. On voulait montrer qu’il est possible de faire un transport fort, public, collectif, complètement différent de ce qui existe.

Et il y a aussi dans nos œuvres l’idée d’essayer de ralentir le processus de production. D’un point de vue urbanistique, la mobilité n’est pensée que de façon fonctionnelle, pour que les gens aillent travailler. De la maison au travail, du travail à la maison, toujours cette logique de la production… Et notre poétique pense aussi l’autre côté, celui du plaisir, parce qu’aujourd’hui les gens ont peur du plaisir. Dans le cas de Rio de Janeiro, il y a une dimension quasi historique, car les transports qui amènent le peuple au travail ont toujours été un instrument de torture quotidienne: le bus et le train à Rio, c’est vraiment l’enfer. Alors, plutôt que de se contenter de créer cette inversion entre production et loisir, l’objectif c’est aussi de remplacer la souffrance par le plaisir. C’est un travail emblématique de notre démarche, de notre méthodologie, parce que c’est un moyen de transport à propulsion collaborative. Il pose une question collective, c’est un moyen de transport où vous n’êtes pas un voyageur passif qui attend que le chauffeur exécute bien son travail. Vous êtes là ensemble.

"Transporte colectivo", Rio de Janeiro (II Viradao Cultural), 2010 © Opavivara Coletivo

Faire se rencontrer toutes les classes sociales  

Roberto Cabot : Quelles sont les relations entre les types d’actions que vous faites et ces choses spontanées qui se passent dans la population: vous croyez que c’est dans l’esprit du temps, que les choses arrivent toutes seules? Est-ce que c’est un phénomène que vous observez et que vous intégrez dans votre travail, ou est-ce que c’est une relation bien plus hasardeuse?

Opavivará : On réfléchit beaucoup à cette dimension. Par exemple pour l’installation de la cuisine de la place Tiradentes, l’œuvre s’appelait Opavivará Ao Vivo, mais la cuisine elle-même Praça de Alimentação Pública, en référence directe au moyen d’alimentation du centre commercial, une appellation ironique pour un espace où les personnes vont se rencontrer et échanger. Mais il y a beaucoup de choses dans nos actions qui relèvent de la coïncidence, par exemple le travail sur le camelô. La base fondamentale de notre travail, c’est de communiquer avec la population, parce qu’on intervient dans l’espace public et qu’on veut toucher une audience aussi large et variée que possible. On cherche un langage du camouflage pour se mêler au langage de la ville. Cela n’aurait aucun sens d’arriver avec un projet construit et achevé dans ce lieu qui est une folie, un mélange de langages. Opavivará ressemble à un théâtre de revue: on s’approprie les grands sujets du moment, ou des choses qu’on attrape en l’air, et qui d’un coup passent à la Une.

Roberto Cabot : La majeure partie des conflits actuels, ces mouvements spontanés de la société, sont presque toujours liés aux questions d’espace public et de mobilité. Mais bizarrement, il n’y a pas beaucoup de revendications spécifiques là-dessus. Le problème central pour moi, c’est le droit de faire usage de la ville, on a tout un peuple qui maintenant veut profiter de sa ville.

Opavivará : En sachant que profiter c’est pouvoir consommer. Aller, venir, ça sert à quoi? À consommer. La mobilité même est un article de consommation… D’ailleurs nous vivons un grand boom automobile au Brésil, avec la classe C qui se met à acheter des voitures.

Roberto Cabot : Il y a eu une ségrégation dans la mobilité au Brésil, des bus avec l’air conditionné, confortables, coûteux, et d’un autre côté des vieux trucs pas chers pour la populace.

Opavivará : Cette différence de prix était vraie jusqu’à l’année dernière, mais depuis les manifestations les prix ont été encadrés. On parle beaucoup de la consommation, mais il faut faire attention, parce que l’on tombe facilement dans un discours marxiste anti-consumérisme, alors qu’Opavivará a toujours vu le commerce comme un moment d’échanges, de relations. Si on entend la ville comme un espace de relations, on doit travailler avec le commerce, avec le marché.

Roberto Cabot : Pour conclure, je voudrais parler d’un espace emblématique de Rio sur lequel vous réfléchissez beaucoup: la plage. C’est un espace très bizarre, parce qu’il est public, et qu’il a posé des problèmes avec l’arrivée du métro, de la mobilité; soudain l’élite s’est trouvée envahie sur «ses» plages. Sachant que constitutionnellement la plage est un domaine public administré par la Marine, c’est-à-dire qu’elle appartient à tout le monde. Mais tout à coup, il y a ce problème, «l’invasion»…

Opavivará : Notre plage n’a jamais été tranquille, elle a toujours été très bruyante. Et il y a toujours eu un peu de mixité, à cause des favelas incrustées au milieu des quartiers huppés, mais c’était différent, les gens de ces favelas travaillaient pour les riches...

Roberto Cabot : Oui, à force cette «classe moyenne» servante avait pris les habitudes des riches, une façon de se comporter, ne pas être trop bruyant, ne pas toucher les gens etc. Ils avaient assimilé les restrictions de cette éducation. Tout a changé avec l’arrivée de la banlieue, de gens avec des corps, une éducation et des mœurs différents, ça dérangeait… Les élites ont conservé des mentalités anciennes. C’est pour ça qu’il est intéressant de travailler sur les corps et leur appropriation de l’espace comme vous le faites.

Opavivará : Oui, une dimension de notre travail est consacrée à créer ces relations, construire un contexte impossible, inespéré, où toutes les classes de la ville se rencontrent dans l’espace public et lutter aussi contre les mentalités, les appréhensions. Je crois que la plage est un modèle urbain parfait. À Rio toute la ville est sur la plage: il y a le centre commercial, plusieurs clubs, c’est comme une extension de la maison des gens, parce qu’ils sont là dans l’espace public, mais ils restent totalement dans leur propre intimité, le corps nu, allongé. C’est un espace ouvert, avec cette condition géographique: ici la ville s’arrête, elle n’avance plus.

"!Ao Vivo!", Rio de Janeiro © Opavivara Coletivo
"!Ao Vivo!", Rio de Janeiro © Opavivara Coletivo

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Roberto Cabot : Même l’habillement est différent: le style vestimentaire change au moment où vous mettez les pieds dans le sable. Sur le trottoir, tout le monde s’habille, se nettoie les pieds pour mettre ses chaussures; dans le sable c’est pieds nus, vous restez à poil, et tout se passe bien. Mais si vous vous promenez à poil dans le centre-ville… C’est très intéressant ça. Ce n’est pas seulement le cadre qui compte, c’est ce qui se passe dans la tête des gens. Le type arrive à la plage, il se transforme.

Opavivará : Ce qui est intéressant, c’est aussi le mode d’occupation: quand la plage est pleine, que vous êtes en train d’arriver et de regarder où trouver la meilleure place… C’est une occupation totalement organique, parce que la mairie pourrait aussi délimiter une avenue d’accès à la mer, faire des lots, etc. Peut-être que ça deviendra comme ça, parce qu’ils entrent chaque jour un peu plus dans le marché… Je trouve incroyable de voir comment la plage, malgré toutes ses membranes invisibles, ses clubs sociaux, ses emplacements, est un espace de regroupement. Vous avez l’espace familial, vous avez l’espace gay, l’espace très populaire, les clubs et si on veut franchir un espace, on peut traverser.

Mais je crois que notre plage a une caractéristique: ce n’est pas une plage tranquille. Beaucoup de gens viennent de loin, ils arrivent là et ne trouvent pas de calme, parce qu’il y a les vendeurs ambulants, des gens de l’altinhoJeu de ballon très en vogue sur les plages de Rio.… C’est une plage pleine d’activités. C’est la vie de Rio. La plage est un endroit unique, vraiment merveilleux, et au final cela devient étrange quand elle est trop calme.

Roberto Cabot : Je crois que la plage détermine aussi ce qu’est Rio en ce sens que, pour en revenir à l’économie, toute la logique des prix de l’immobilier est influencée par elle.

Opavivará : Mais ça aussi c’est éphémère, transitoire, la ville n’a pas toujours été comme ça. Le São Cristóvão était au top pendant l’Empire, puis le Catete et le Grajaú sont devenus les quartiers les plus à la mode…

Roberto Cabot : Et là, ils ont découvert la plage…

(Cet article a été publié dans Stream 03 en 2014.)