Roland Schaer

Habiter, de l'hospitalité du vivant

La prise de conscience de notre condition d’espèce parmi les espèces, tout comme la considération d’autres êtres – vivants non-humains, mais également le non animé – dans notre conception du monde nous invite à repenser l’idée d’habitation. En dépassant la dialectique de l’ouverture et de la clôture développée par Heidegger dans Bâtir, Habiter, Penser, le philosophe Roland Schaer réintroduit l’importance du vivant dans la notion même d’habiter. S’inspirant du concept biologique d’ « homéostasie », il insiste sur l’importance de la constitution de ce « milieu intérieur », autoproduit et régulé par l’organisme. Chaque vivant devenant milieu lui-même doit néanmoins échanger, se faire métabolisme et ouvrir des porosités pour survivre. La figure du vivant nous enseigne ainsi de nouvelles formes d’hospitalité, portées par la nécessité vitale de faire et se faire habitat pour d’autres.

Qu’est-ce qu’habiter ? Pour essayer de répondre à cette question, j’aimerais d’abord dire un mot du fameux texte de Heidegger intitulé Bâtir, Habiter, Penser. Un texte de 1951. Le mot bauen, « construire », « bâtir », « édifier », vient, nous dit Heidegger, d’un vieux mot allemand qui signifiait d’abord habiter. Il faut donc penser l’habiter avant le bâtir, il faut penser l’habiter pour pouvoir penser le bâtir. Ce mot de vieil allemand d’où vient bauen c’est buan, « habiter ». Cette racine, on la retrouve dans ich bin, du bist, « je suis », « tu es », comme dans l’anglais to be. Habiter, c’est le mode d’être de l’homme, c’est ainsi que nous sommes. « Être homme veut dire : être sur terre comme mortel, c’est-à-dire : habiter. »M. Heidegger Bâtir, habiter, Penser p. 173 in Essais et Conférences Trad. A. Préau Gallimard, « Tel », Paris, 1958

Être sur terre comme mortel, parce que l’habiter c’est ce qui arrive quand il y a veille sur ce qui naît, croît, se développe, disons quand on prend soin de « ce qui pousse », qui est mortel. Avec cette notion de « ménagement », de veille et de soin prodigué à ce qui vient de soi-même à être soi, Heidegger retrouve un motif central de sa philosophie : le faire éminent, le poïein par excellence – celui dont les penseurs et les poètes sont les gardiens –, ce n’est pas la fabrication d’un artefact, ni la production de concepts, c’est la venue à l’être de ce qui advient, phusei, naturellement, de ce qui a en soi le pouvoir d’advenir : une production qui requiert néanmoins, pour s’accomplir, du ménagement. « La phusis, écrit-il, est la poïèsis au sens le plus élevé. »M. Heidegger La Question de la Technique in Essais et Conférences p. 17 Heidegger invoque ici la culture, le ménagement qui s’effectue dans les pratiques culturales, et on s’attend à ce qu’il en vienne au soin que requiert le vivant.

Au lieu de cela, se déploie une étrange dialectique de l’ouverture et de la clôture. D’une part, dans cet habiter se joue l’accès à la vérité de l’être. Ouverture : l’habitat est « clairière », lichtung. Dans cette ouverture peut se dévoiler ce qui s’est retiré dans la langue. Et s’accomplir du même coup l’essence de l’homme. En ce sens, l’habiter est le trait fondamental de la condition humaine. L’animal, « pauvre en monde », n’habite pas. Mais, comme en contrepoint de ce motif de l’ouverture – à l’être –, Heidegger conclut cette enquête dans la langue par une formule saisissante : habiter, écrit-il, c’est « rester enclos dans ce qui est parent »Bâtir, Habiter, Penser, ibid. p. 176. Il y a comme une ouverture dans la verticalité, et une clôture dans l’horizontalité. Clôture par exclusion à la fois des vivants non-humains, et des humains non-parents. Clôture qui serait la condition de l’Ouvert, pour ceux-là qui habitent, dans l’entre-soi d’une parenté, c’est-à-dire d’une origine partagée, et la phobie du mélange. Clôture d’un habiter sans hospitalité.

Homéostasie

Mon hypothèse est la suivante : si être c’est habiter, cela doit se dire non seulement de l’homme mais du vivant.Voir Roland Schaer Répondre du vivant Ed. Le Pommier Paris 2013 Une hypothèse qui me paraît à la fois suggérée et rejetée par Heidegger. Suggérée par la référence à la phusis, rejetée par l’exclusion des non-humains et des non-parents.

Pour comprendre cela, je me réfère à ce que les sciences du vivant nomment « homéostasie ».

Claude Bernard a introduit en physiologie le concept de « milieu intérieur ». Il y a, dit-il, des catégories d’organismes dont le régime de vie change avec les fluctuations du milieu ; ainsi, en hiver, les graines connaissent une période de dormance, qui ne s’arrête qu’avec le retour des conditions climatiques favorables à la germination ; de même, les marmottes hibernent, vivent au ralenti en attendant les beaux jours. Les animaux que Claude Bernard considère comme « les plus élevés en organisation » sont ceux qui parviennent à s’affranchir de cette dépendance aux fluctuations du milieu extérieur parce que leur vie se déroule dans un second milieu, un milieu dans le milieu. C’est ce qu’il appelle le « milieu intérieur », un milieu produit par l’organisme pour fournir un habitat à ses composants. C’est un milieu autorégulé relativement stable, dont les paramètres sont maintenus à peu près constants. Chez les « homéothermes » que nous sommes, les cellules, tissus et organes vivent à température constante, hiver comme été. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui « l’homéostasie » : stabilité chimique, stabilité « climatique », stockage de réserves qui réduit la dépendance à la variation des ressources dans le milieu extérieur, etc.

Une remarque : avec la révolution néolithique, accompagnée de l’invention et de l’expansion de l’agriculture, de l’élevage et de la sédentarisation, les hommes ont en quelque sorte produit de l’homéostasie « dehors ». Les chasseurs-cueilleurs, nomades, doivent se déplacer en fonction de la disponibilité des ressources, soit qu’ils les aient épuisées, soit que la saison les oblige à chercher des régions plus hospitalières, comme le font les oiseaux migrateurs. Il faut changer de milieu. Avec l’agriculture et l’élevage, en « domestiquant » la ressource végétale et animale, en la gardant à demeure et en la stockant, les hommes du néolithique se sont relativement affranchis de ces fluctuations ; ils ont changé le milieu, ont bâti un milieu de plus grande homéostasie, un dehors plus habitable devenu leur foyer quelque part sur la Terre. Un habitat plurispécifique de surcroît, puisque des végétaux et des animaux étaient accueillis « à la maison », domestiqués.

Je crois que l’invention de l’homéostasie, l’invention du milieu intérieur, c’est l’invention d’une forme de l’habitat, une invention de l’évolution. Avec elle, le vivant, avant même de transformer son milieu pour le rendre plus ou moins habitable, en se faisant milieu intérieur pour ses composants, se fait lui-même habitat.

Revenons à la question de la clôture. Si l’on doit dire du milieu extérieur qu’il est un habitat, c’est qu’un organisme, ou une population d’organismes, doit continûment échanger avec lui de la matière, de l’énergie et de l’information. Le métabolisme est la condition de sa survie ; cette circulation, ce commerce, est ce qui fait que le vivant subsiste dans sa condition de vivant, continue à être en se renouvelant ; que l’échange s’arrête et il meurt. Si, pour le vivant, être c’est habiter, cela ne saurait vouloir dire « être enclos ». De surcroît, pour en revenir à la production d’homéostasie, à ce que je tiens pour la production d’habitat, non seulement ce processus doit s’accomplir tout en échangeant continûment avec le milieu extérieur, tout en préservant la porosité de la membrane, tout en laissant le système ouvert sous peine de mort, mais ce sont les fluctuations du milieu extérieur elles-mêmes qui servent de gisement d’information pour réguler le milieu intérieur et assurer sa stabilité par des processus de « rétroaction négative ». Là encore, le vivant se défend de son dehors en établissant une sorte de connivence avec lui, de façon à réduire sa propre vulnérabilité. Il n’y a pas d’habitat qui ne soit un territoire ouvert. La clôture, c’est la mort. La forteresse imprenable, c’est la tombe. Tout habitat est un échangeur.