IA & Création
- Publié le 3 mars 2026
- 6 minutes
L’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui comme un nouvel acteur de la création. Elle ne se contente plus d’assister les pratiques pour optimiser la production mais agit comme un amplificateur de capacités. Elle reconfigure les méthodes, redistribue les rôles, trouble les frontières entre conception et exécution. En automatisant certains gestes, en générant formes et images à partir de masses de données, elle modifie les conditions mêmes de l’invention. Ce qui se transforme n’est pas uniquement la vitesse ou l’efficacité, mais la manière dont les créateurs pensent, projettent et se situent dans un champ où l’intelligence se partage désormais entre calcul et intention. Ce portfolio explore comment artistes, photographes et architectes s’emparent de cet outil pour en révéler les puissances comme les limites.
L’IA n’y apparaît pas seulement comme un outil d’assistance destiné à accélérer et optimiser la production mais agit comme un amplificateur de capacités. Elle reconfigure les méthodes, redistribue les rôles, trouble les frontières entre conception et exécution. En automatisant certains gestes, en générant formes et images à partir de masses de données, elle modifie les conditions mêmes de l’invention. Ce qui se transforme n’est pas uniquement la vitesse ou l’efficacité, mais la manière dont les créateurs pensent, projettent et se situent dans un champ où l’intelligence se partage désormais entre calcul et intention.
AUX SOURCES DE L’IMAGE
Pour Justine Emard, la maîtrise d’une œuvre fondée sur l’IA suppose une connaissance fine de sa base de données, voire sa constitution par l’artiste elle-même, dans une démarche qui rapproche l’art de la méthode scientifique. Avec Hyperphantasia, elle interroge l’origine des images, depuis leur formation mentale dans le cortex visuel jusqu’aux premières inscriptions pariétales des grottes ornées. Cherchant à travailler sur l’idée de « premières bases de données », elle collabore avec l’Observatoire de l’espace du Centre national d’études spatiales pour enregistrer l’activité corticale d’astronautes durant leur sommeil, tout en accédant aux relevés numériques de la grotte Chauvet. Ces traces primordiales, griffures, empreintes, pigments soufflés, deviennent, avec les informations neuronales, la base de donnée mobilisée par la machine pour dessiner de nouvelles formes, restituant une atmosphère plus qu’une image, une expérience plutôt qu’une reproduction.
UNE ESTHÉTIQUE ENTRAINÉE
Olivier Campagne, perspectiviste et créateur d’images digitales, a passé dix-sept ans chez ArteFactory avant de développer une pratique indépendante sous deux signatures : son nom, pour des commandes institutionnelles en architecture et Oliver Country, pour des expérimentations esthétiques hyperréalistes. Il travaille avec Stable Diffusion, modèle ouvert qu’il entraîne lui-même afin d’affiner des esthétiques ciblées. Avec l’accord du photographe Rory Gardiner, il a constitué un jeu d’apprentissage à partir de plusieurs centaines de ses images, non pour en reproduire l’écriture, mais pour explorer des rendus et des qualités de lumière distincts de ceux habituellement générés par les IA et orienter l’outil vers une expression plus personnelle.
EXPÉRIMENTER : SE DÉGAGER DU RÉEL
Avec l’essor des images hyperréalistes générées par IA, la distinction entre vrai et faux, source et œuvre originale se brouille puisque les systèmes génératifs recombinent des normes et des formes préétablies. Certains créateurs dénoncent leur uniformisation esthétique, là ou d’autres détournent cet « outil idiot et faussaire » pour faire surgir l’inattendu, le décalage, le contre-emploi.
C’est le cas d’Éric Tabuchi, photographe explorant depuis vingt ans les formes architecturales. Dans The Third Atlas, il expérimente Midjourney pour produire des formes inédites, tapant parfois des lettres aléatoires ou des acronymes impossibles à matérialiser. Les résultats, imprévisibles, échappent à toute logique rationnelle : un prompt présentant les lettres « LIE » fait apparaître des personnages masqués comme traductions de l’idée de mensonge ; des panneaux couverts de signes abstraits émergent là où un message chargé de sens était attendu, révélant les limites d’un outil qui incapable d’écrire. Il transforme ainsi l’IA en instrument créatif autonome, libérant le photographe de la tutelle du réel pour le transformer en romancier d’espaces ; en curateur de formes et de situations.
RECENSER, CLASSIFIER, PROTÉGER
En design d’espace aussi, la base de données joue un rôle important, puisque l’architecte ou le designer sont amenés à répliquer la conception de certains éléments, qu’ils conservent dans une bibliothèque, tels que les escaliers, huisseries, garde-corps, poignées de portes etc.
Andrew Witt, enseignant à la Graduate School of Design de Harvard, illustre le potentiel de l’IA dans ce domaine. Avec ses élèves, il a conçu The Neo-classifier, un outil capable de reconnaître et de classer les éléments néo-classiques du tissu urbain : colonnes, frontons, chapiteaux, pour dresser une véritable taxonomie et interroger la place du néoclassicisme dans la ville. Poussant cette idée plus loin, Witt et son équipe ont développé un système capable de « scanner » des territoires entiers, comme en chine, où cet outil a permis de repérer, avec une rapidité inégalée, des éléments d’architecture traditionnelle et d’établir une cartographie exhaustive d’un patrimoine culturel à préserver.
L’IA se révèle ici moins un outil de création directe qu’un instrument de perception et de classification, capable de transformer la manière dont nous appréhendons et protégeons nos héritages architecturaux.