Jean Viard

L’âge de la discontinuité

"Touristes sur une presqu’île" © Unsplash, Creative Commons

Si la révolution urbaine se fait si pressante, si rapide et violente, c’est bien parce qu’elle est poussée par une nécessité impérieuse, née de l’accroissement spectaculaire de la population mondiale. À l’horizon du milieu du XXIe siècle, l’humanité aura triplé, et nous faisons face au terrible défi de loger tous ces hommes à venir. Ce basculement brutal de l’humanité suppose aussi de nouvelles façons de vivre notre temps d’homme. Le sociologue Jean Viard nous explique les liens entre l’urbanisation globale accélérée et la révolution démographique que nous vivons, celle des vies complètes et discontinues, mais il revient également sur la place du temps et le rôle du collaboratif dans l’amélioration de nos modes de vie.

Jean Viard est sociologue, économiste, et directeur de recherche associé au CNRS et au Cevipof. Il est aussi directeur des éditions de l’Aube.

Lucy chez Ikea

Partagez-vous l’idée devenue assez courante que nous vivons une période de profonde mutation ?

Oui, et pour moi l’élément le plus marquant de notre époque est la réunification de l’Humanité sur un territoire dorénavant borné. Dans mon dernier livre, La France dans le monde qui vient, je m’amuse à dire que «Lucy est arrivée chez Ikea»… Cette réunification est définitive. Si l’Humanité existe toujours dans 1000 ans, elle sera toujours unifiée – ne fût-ce que par l’enjeu climatique et le problème des ressources en matières premières. Or depuis Lucy, nous avons développé, les uns et les autres, nos façons de vivre sans savoir que les autres existaient. Puis, durant les cinq derniers siècles, nous avons reconquis ce que l’homme avait déjà conquis, mais avec d’extrêmes violences entre groupes humains. La Shoah est pour ainsi dire l’exemple extrême et ultime de cette reconquête où des hommes détruisent d’autres hommes. Depuis nous vivons ensemble. Sauf quelques guerres de frontières ou de religions – parfois terribles mais d’enjeu d’abord local ou régional. On vit ensemble et on le sait, on se visite, on partage nos coutumes… Le nouvel enjeu de ce vivre ensemble dans un espace connu et clos est alors: comment vivre ensemble après cette réunification? Comment défendre nos diversités qui sont le trésor accumulé par des milliers d’années de conquête dans cet énorme mouvement d’unification? Comment être «nous» et ensemble  ?

Nous pourrions parler de Troisième temps de l’humanité – conquête/ colonisation/cohabitation. Il y eut l’expansion de l’homme sur le globe, puis la reconquête par les civilisations expansionnistes de l’Occident ; il y a maintenant la co-aventure de l’humanité sur un espace connu et clos et dans un écosystème partagé. Ce troisième temps est probablement définitif, d’où d’immenses angoisses face à ce temps du monde sans extérieur ni possibilité d’expansion spatiale car nous ne disposons pas encore de récit et de projets pour ce temps-là du monde. Surtout nous ne disposons pas du modèle politique de sa gestion.

Des vies complètes

Un autre aspect de votre réflexion, qui nous a paru essentiel au regard de ces grandes mutations est votre travail le rapport au temps, l’allongement de la durée de la vie.

C’est la conséquence de ce que je viens de dire. L’espace ayant été conquis, puisque nous faisons en quelque sorte Terre commune, l’énergie créative et le désir de conquête se sont reportés sur le temps. Le temps avait été laissé aux prêtres et aux philosophes dans les sociétés traditionnelles. Il devient pour nous une question politique, une valeur, une perspective d’action publique et privée. Or il n’y a pas encore de vraie politique du temps, de sa durée, la vitesse, les multi-usages, les gains de temps… Et je ne parle pas seulement du temps libre, qui augmente considérablement dans nos sociétés (88% du temps collectif n’est plus travaillé), mais aussi de la vitesse, et de l’augmentation du nombre de choses que l’on peut faire en même temps, ce que François Ascher appelait «la société multi-texte». Nous avons rajouté une génération à nos familles en un siècle sans vraiment nous en rendre compte. Nous sommes entrés, avec d’énormes inégalités, dans ce que Jean Fourastié a appelé «une civilisation des vies complètes», une société où nous trouvons tous légitime de mener une vie complète, avec tous les âges, alors que cela représentait jusque-là une rareté, parfois un choix. Qu’un nombre important de femmes meurent en couche, ou d’hommes à la guerre, paraissait naturel; vieillir était un privilège rare, nécessitant des sacrifices, renoncer à fonder une famille ou entrer dans les ordres par exemple.

Mais la vie complète est devenue un projet de société, et un projet infiniment individuel pour chacun. Il s’agit d’un basculement fondamental car quel est le sens de ce temps «en plus»? Et qui le finance? Tout le monde (ou presque) va maintenant traverser tous les âges de la vie. On s’y prépare. Dès vingt ans on pense à sa retraite, ce qui était absurde auparavant – et l’est toujours dans une partie du monde! C’est parce que l’on vit de plus en plus des «vies complètes» que nous allons être 9 milliards d’hommes sur Terre. Nous serions sans doute 12 milliards si tout le monde vivait aussi longtemps qu’un Français… Le temps devient donc une bataille politique essentielle. Il y a une forme de basculement du «savoir conquérir l’espace» qui a construit l’Humanité au «savoir conquérir le temps». Nous sommes quasiment arrivés au temps planétaire instantané, les distances ont été abolies pour communiquer, plus de quatre milliards d’homme sont déjà connectés à Internet ou à un téléphone portable… On ne peut pas aller plus loin avec le temps, sauf à découvrir le lien avec le temps passé ou le temps futur. Nous vivons dans un temps T planétaire, les mêmes émotions nous secouent au même moment, les mêmes savoirs peuvent se partager, les mêmes peurs… Peu à peu nos sociétés se réorganisent pour favoriser les vies longues, et la bataille pour la démocratisation des vies longues devient essentielle. Avec, en contre-coup, la charge pour chacun de porter son angoisse existentielle.

Ce couple humanité réunifiée/ individu, dans un temps sans cesse allongé et accéléré, me semble vraiment central. Cela m’amène à penser que les trois mots les plus caractéristiques de notre époque sont «individu», «mobilité» et «liberté». Or, tous nos systèmes politiques ont été construits dans une optique de conquête spatiale, de territoires et de frontières, alors que l’on passe, pour reprendre les termes d’Edgar Morin, de la conquête à l’habiter, et de l’espace au temps. La culture politique est alors à repenser.

En contrepoint, l’individu s’est affirmé, parce que d’une certaine façon, il a moins besoin de son groupe pour être, et pour survivre, et que sa vie va se dérouler par séquences de plus en plus courtes au fur et à mesure… que sa vie s’allonge! Car s’il faut être un groupe pour conquérir, une fois que le territoire est construit, on peut donner beaucoup plus d’autonomie à l’acteur, et c’est ce que l’on fait dans nos sociétés. D’autre part, il me semble que plus la vie est longue, plus nous la vivons de façon discontinue, et ce paradoxe est lui aussi central: la discontinuité devient un modèle, la vie nous paraît assez longue pour que nous retentions notre chance, sur le plan personnel comme sur le plan professionnel. En somme, plus la vie est longue, plus elle pose de problèmes d’ordre écologique et plus elle est vécue de façon discontinue et accélérée.

La vie privée structure désormais beaucoup plus la vie sociale. En Europe, le temps consacré en moyenne au travail est de 12 %. Cela veut dire que les 88% du temps où je construis des liens amicaux, sentimentaux, militants, sportifs ou religieux ne sont pas liés au monde de la production. Les classes sociales structurent moins que la religion d’origine, les mœurs ou activités qui font que j’appartiens à des groupes. Si bien que la vie privée domine la vie sociale, ce qui pose la question majeure d’une crise du politique, car on ne peut pas faire de la politique par les vies privées. Notre modèle politique opposant les tenants du découpage en classes sociales et ceux pour qui prévaut plutôt la notion de frontière, ce qui définit globalement la gauche et la droite, devient caduque. Les activités de la vie privée remontent dans la sphère publique mais ne la structurent pas.

Et en même temps, plus la vie est longue, plus on peut retenter sans cesse sa chance et reprendre ce que l’on pense avoir raté. Voir vivre une autre «expérience», ailleurs, avec d’autres… L’individu prend ainsi le pas sur le collectif dans un moment où, la durée du travail se mettant à être seconde par rapport à nos divers temps libres, les cultures de classes s’affaiblissent. Les identités personnelles, les habitus, les origines… reprennent ainsi une place centrale dans le fait sociétal et l’organisation de ses appartenances. À nouveau, donc, notre culture politique largement issue de la période de la révolution industrielle en sort affaiblie, et nous pouvons arriver dans nombre de sociétés développées à un découplage entre le bonheur individuel de plus en plus fort et un sentiment de malheur collectif croissant.

Mais le numérique nous a permis de créer le lien technique de cette société de la discontinuité. Le téléphone portable, qui a succédé à la cabine téléphonique du coin de la rue, est évidemment un excellent exemple de cela. Le numérique permet également le développement du collaboratif, qui incite à déplacer la question du vivre mieux en posant la question de comment faire plus de choses sans augmenter son revenu, je pense à des choses comme Bla Bla Car et d’autres applications nécessitant un très faible investissement économique. Internet permet cela, le réseau est le tuyau et le collaboratif est un désir de partage qui va se mettre dedans. Il y a un désir de partage et un désir de vivre mieux sans gagner plus alors que nos sociétés ont longtemps été obsédées par les augmentations de revenus, particulièrement en France, l’Allemagne étant plus sensible à la qualité de vie.

L’urbain et le rural

Mais on sait aujourd’hui que ce modèle de masse présente aussi un vrai danger, sur un autre plan qui est celui du développement durable. Le modèle des villes américaines par exemple, très étalées et pavillonnaires, est aujourd’hui largement considéré comme un anti-modèle absolu.

Oui et non. Il va surtout falloir densifier le périurbain, c’est à mon sens le grand enjeu des cinquante ou cent prochaines années: il faut sacraliser les terres agricoles et la ville patrimoniale, et en parallèle, densifier les périphéries. Aussi bien celles voués à l’habitat que celles voués aux commerces. L’enjeu partout est de mixer le lien social de l’urbanité aux liens avec la nature, le végétal, le faire pousser… L’homme est urbain et rural, et la société moderne démocratise cette dualité qui était antérieurement réservée aux élites. Nous avons consommé énormément d’espace depuis cinquante ans, particulièrement en France, en considérant trop souvent les terres agricoles comme des espaces disponibles à urbaniser pour des zones industrielles, commerciales et résidentielles non denses. L’enjeu est aujourd’hui d’inventer «de la ville» dans ce périurbain. Le recul de l’idéologie fossile dominante et les nouveaux désirs de nature poussent à protéger les terres agricoles et les espaces patrimoniaux. On va donc sacraliser la mémoire, la beauté, mais aussi le vivant et faire de la ville sur le périurbain. C’est compliqué et il n’y a pas qu’un seul modèle sur la planète.

En Europe, on court le risque de la muséification de nos villes, et en même temps ce sera l’atout de l’Europe dans le monde urbain du xxiie siècle. Mais quel poids aura-t-il dans 500 ans face aux villes nouvelles, qui seront le modèle dominant? Nos centres-villes ont profondément évolué, devenant d’immenses musées, dans un modèle où aujourd’hui, l’énergie et l’innovation se retrouvent poussées en dehors de la ville, les boosters de modernité se déplaçant autour de son cœur historique.

Pour le logement, nous avons, si je puis dire, démocratisé Versailles: le mode de vie de l’ouvrier français moyen, qui vit dans une maison avec jardin à la périphérie de la ville, c’est Versailles. Cet ouvrier a l’air, l’eau, le divertissement, l’animal, le spectacle, l’intimité, en gros il a exactement ce que le travail de 3000 personnes permettait d’offrir au Roi! On a démocratisé un mode de vie des élites sociales du monde entier, qui sont quasiment toujours à la fois urbaines et rurales. Pour le meilleur ou le pire, on en a fait un modèle de masse.

Si l’on creuse cette question d’impact sur le temps et l’espace, on s’aperçoit qu’on ne peut plus aujourd’hui dissocier l’espace de l’usage qu’on en fait, et que pour rendre compte d’une mutation dans les usages, dans la façon dont nous travaillons, habitons ou nous divertissons, il conviendrait plutôt de parler de «spatialités», ou d’espace polytopique, comme le dit Michel Lussault.

Disons que nous sommes multi-appartenants, et en même temps totalement poly-spatialisés, parce que nous ne perdons plus les liens avec les lieux par où nous sommes passés: même si nous n’habitons plus forcément le lieu de notre enfance, nous pouvons y revenir… Nous avons des lieux d’origine, des lieux premiers et des lieux secondaires. Il y a, au fil de l’existence, une stratégie spatiale et un trajet marqué par une succession de mouvements souvent contradictoires.

Il y a toutefois un vrai risque de segmentation spatiale: la ville n’est-elle que le lieu de la production de richesse, des enfants haut de gamme, de l’école et de la rencontre amoureuse? Le péri-urbain celui de la reproduction humaine et populaire? La ville historique bobo fait de plus en plus face aux quartiers de la main d’œuvre immigrée, de l’entretien de la cité et au péri urbain des ouvriers et couches populaires productives… Les grandes régions touristiques vont-elles devenir les hauts lieux de la retraite? Nous dirigeons-nous vers ces types de segmentations? Où travaille-t-on, où produit-on de la richesse? Nous observons des processus de segmentation très nets. Beaucoup de ces phénomènes spatiaux nous ont un peu échappé, la question est de savoir comment penser ce tout segmenté comme un territoire et une cité. La ville m’apparaît aujourd’hui comme un immense nuage. Paris, par exemple, est un nuage de cent kilomètres de côté, dans lequel on retrouve ces nouvelles segmentations à l’œuvre, et force est de constater que nous n’avons pas pensé cette spatialité qui peut mener à des ghettos. La pensée de la spatialité de cette nouvelle société du temps libre dominant me semble faire défaut et l’on ne sait pas si l’on parviendra à retrouver du commun au travers des processus à l’œuvre.

Du commun

Cela pose justement la question de l’espace public, et de son rôle structurant ou non.

Le problème, c’est que les gens ont intégré l’espace public des années 1570 dans leurs maisons privatives. Le pavillon individuel a repris la structure de l’espace public tel qu’il s’est construit dans l’après-guerre, avec des cinémas, des jardins publics, etc., qu’il a intégré dans une sphère privée ouverte à une petite tribu choisie. C’est ce que j’appelle dans un de mes livres la «civilisation du barbecue». Cela a été rendu possible par l’ouverture des modèles familiaux traditionnels, où la maison est devenue un lieu plus ouvert où les gens vont et viennent dans un face à face permanent avec la télévision et Internet. L’espace public au sens classique se vide, les gens n’ont plus envie d’aller sur un terrain de sport, quand ils font du jogging, ce n’est pas du tout là où on l’avait prévu… Cela suppose que nous ayons une réflexion neuve sur ces équipements publics qui ont perdu une partie de leur fonction. 60 à 70% des Français ont recréé en petit cet espace collectif qu’on leur avait proposé, soit grâce à une maison avec jardin, soit grâce à une résidence secondaire familiale. Et il y a ceux qui en sont exclus, qui ont du coup un espace collectif vide à contempler, avec très peu d’activités.

L’espace public resurgit par le touriste, le voyageur, l’autre qui est dehors parce qu’il n’a pas de dedans. Ou alors par l’événement qui revitalise par l’exceptionnel le lieu, Nuit Blanche, Paris Plages, voire accident ou imprévu. À ce temps de l’exceptionnel répond «le lieu unique», le geste architectural, le point de rencontre… Et la question, c’est comment recréer du commun dans ce contexte au-delà de l’exceptionnel? Parce qu’on a besoin de ce commun, dont je crois qu’il se structure aujourd’hui en phénomènes aléatoires. Mais ces moments dorénavant aléatoires dans une société mobile et discontinue ne peuvent vraiment construire du commun que si on les inscrit dans un récit, un sens, un horizon. Sinon, et c’est trop le cas pour le moment, on ne fabrique que des souvenirs.

Nos observations récentes nous amènent à penser que l’on ne peut plus seulement penser l’urbain et sa complexité en tant qu’architectes ou sociologues, mais qu’il doit être abordé de manière transversale. Il y a comme une urgence à penser la Terre comme un système, presque comme un métabolisme. Dans son Introduction à la pensée complexe, Edgar Morin défend l’idée qu’il faut aujourd’hui dépasser la modernité et avoir une approche beaucoup plus systémique.

La mondialisation a été initiée par les sociétés monistes, par la partie de la planète qui s’est construit l’idée d’un Dieu unique, une idée conquérante qu’il fallait imposer aux autres. Cette structure de conquête – qui a dérivé du religieux vers le politique – n’existe pas en Chine, en Afrique noire… Nous avons fait la mondialisation avec cette idée conquérante en tête. La conquête étant terminée, cette structure perd sa fonction et nous sommes en désarroi. Les Chinois, pour ne citer qu’eux, ne connaissent pas ce désarroi, l’idée même de conquête leur est étrangère et longtemps l’idée de vivre en dehors de la Chine leur semblait inenvisageable. Face à ces modèles différents et à leur puissance, j’ai tendance à prêcher pour une union Euro-méditerranéenne, parce que nous sommes dans la partie du monde qui a inventé le monothéisme et que nous avons une esthétique commune. La mondialisation fait se télescoper des esthétiques du vivant contradictoires, et la nôtre – basée sur une volonté de conquête qui a de moins en moins de sens – est celle qui est condamnée.

La question de l’impact écologique est aussi devenue très importante, il y a une conscience qui n’existait pas auparavant...

L’écologie est la première pensée politique du temps, en ce sens qu’elle nous force à nous demander comment vivront les prochaines générations, question que ne se posaient pas vraiment Louis XVI ou Napoléon. L’idée centrale, c’est qu’on parle de temps beaucoup plus que d’espace, alors que la politique a toujours été fondée sur l’espace et le territoire plutôt que sur le temps. L’écologie est, en ce sens, hypermoderne. De plus, les écologistes ont compris le principe de l’économie circulaire, le fait que s’il est faux de croire que l’humanité ne va plus rien trouver, la question est plutôt de savoir si l’on trouvera assez par rapport au nombre, à neuf milliards d’humains, et donc la réutilisation des ressources devient une valeur centrale. De ce point de vue, ils font évoluer les choses et c’est essentiel.

Faire pousser

Pour rebondir sur le terme d’esthétique du vivant, il semble que le vivant soit une métaphore à laquelle on a de plus en plus recours pour penser l’urbain et la ville.

Oui, le faire pousser notamment reprend une importance essentielle. C’est le rapport entre l’Homme et la Nature qui est en jeu, car celui-ci change profondément: l’idée que l’Homme peut instrumentaliser la Nature est caduque. L’Homme rentre dans la Nature, il se pense à nouveau comme un animal, comme membre de la communauté naturelle. La révolution industrielle a été portée par une idéologie du fossile, c’est-à-dire qu’on a du stock, qu’il faut savoir exploiter et que ce stock sans limite est la base de la puissance. Nous sommes en train de nous éloigner de cette vision. Le fossile demeure, certes, mais il n’est plus sans limite et sa consommation induit le réchauffement climatique. Je ne sais pas si cela veut dire que nous n’aurons plus d’énergie fossile, il ne faut pas confondre les injonctions des idéologies et les données scientifiques, mais ce qui est sûr, c’est que le faire pousser, qui est un dialogue avec la nature, comme l’économie circulaire, sont des modes de pensée et d’action qui ouvrent au monde de demain. L’idéologie fossile nous avait fait prendre de la distance vis-à-vis de la nature vivante. Nous y revenons, y compris à cause du réchauffement de la planète que nous avons sans nul doute contribué à créer. Il y a une volonté de se rapprocher de la nature qui nous fait vivre, qui nous habille, qui produit la biomasse, etc. Le faire pousser revient au centre, y compris dans les espaces urbains et dans les jardins privatifs. Il serait judicieux de se demander pourquoi tant de personnes veulent avoir leur potager? Pourquoi avons-nous des jardins? Nous avons envie de voir un arbre grandir. Dans la ville, nous voulons plus que des espaces verts, nous voulons du végétal vivant, du touffu, des arbres fruitiers qui marquent le passage des saisons... La ville, qui n’a pas de temporalité, a besoin de la nature qui symbolise le passage du temps. La nature revient massivement dans la ville. Il y a non seulement l’agriculture urbaine, mais aussi l’introduction du vivant dans l’espace urbain, dans les jardins publics, les parcs, sur les ronds-points etc. La revégétalisation de la ville est devenue un véritable enjeu contemporain. D’une certaine manière, c’est le temps du vivant qui réoccupe l’espace.

(Cet article a été publié dans Stream 03 en 2014.)