Comprendre la biodiversité

  • Publié le 18 novembre 2017
  • Gilles Boeuf

Les enjeux environnementaux contemporains, et notamment l’effondrement de la biodiversité, exigent de repenser notre rapport à la nature. Afin d’en mieux saisir les enjeux, le biologiste Gilles Bœuf distingue la nature – ensemble des systèmes vivants – de la biodiversité, sa fraction vivante, universelle, qui regroupe les êtres et l’ensemble des relations qu’ils entretiennent entre eux comme avec leurs environnements. Comprendre la biodiversité permet de mieux appréhender la façon dont la nature tend vers une harmonie de systèmes interdépendants, mais aussi la valeur – y compris financière – des services écosystémiques qu’elle offre à l’être humain. Il invite ainsi à rompre avec notre arrogance et à chercher en la nature une alliée, qu’elle a toujours été, de façon à développer par cette nouvelle alliance des facteurs de résilience, par exemple en participant à rétablir et enrichir la biodiversité urbaine.

Quelle différence faites-vous entre nature et biodiversité ?

La différence est très simple : la nature rassemble l’ensemble des systèmes existants – constitué en même temps que la Terre –, alors que la biodiversité est la fraction vivante de la nature, née sur un substrat minéral, sur une géodiversité antérieure. La biodiversité ne se réduit toutefois pas à un seul inventaire d’espèces : au-delà du nombre de papillons dans un champ ou de bactéries sur une surface, elle recouvre l’ensemble des relations entre les êtres vivants et aussi avec leur environnement. Cette biodiversité est universelle, elle va des forêts aux fonds marins ou aux plaines alluviales, mais se retrouve également dans les vins, les fromages et au cœur de chacun de nous. On ne peut vivre sans la biodiversité qui nous compose, nous nourrit, nous habille et nous habite, puisque le corps humain se compose d’autant de bactéries que de cellules humaines.

Cette conception de la biodiversité nous permet-elle de mieux saisir les enjeux écologiques ?

Le problème est de savoir comment mesurer notre impact sur la biodiversité si on ne connaît pas toutes les espèces qui peuplent notre planète. De nouvelles bactéries apparaissent en permanence, des espèces disparaissent chaque jour sans que nous ayons remarqué leur existence. Les changements sont fréquents et le vivant adore cela. Si les perturbations sont génératrices de diversité, elles ne doivent cependant pas être trop fréquentes pour permettre aux espèces de s’installer. La nature n’est pas en équilibre mais tend plutôt vers une harmonie de systèmes interdépendants. Le second problème est de savoir quelles espèces « méritent » d’être protégées, si toutes ont la même importance dans le maintien de cette harmonie ou si certaines ont une fonction ou une valeur de « clef de voûte ». Le public est prêt à des dons importants pour protéger la baleine, la girafe ou d’autres animaux remarquables, tandis qu’une puce ou un coléoptère n’auront pas le même succès. Ce sont donc les milieux que nous devons protéger avant toute chose.

Comment reconnaître la valeur des services prodigués par la nature, qui relèvent du bien communs mais sont considérés comme gratuits ? 

Élaborée à la fin XIXe siècle, la notion de « services écosystémiques » a véritablement surgi grâce au Millennium Ecosystem Assessment, événement qui regroupait près de 1 300 scientifiques cherchant à diagnostiquer l’état des écosystèmes de la planète à l’occasion de l’entrée dans le troisième millénaire. Cette notion pose la question des différences entre valeur, coût et prix. Nous sommes capables de dire que la corne du rhinocéros blanc vaut tel prix, ou encore que l’on serait prêt à donner telle somme pour sauver le perroquet à points rouges. Mais la valeur des services que la nature offre à l’humain relève d’un tout autre calcul. Je pense à la purification de l’eau à travers les roches, à la production d’oxygène par le phytoplancton ou encore à la pollinisation. Nous connaissons un peu plus de 2 millions d’espèces vivantes – recensées dans les musées –, et au moins 250 000 d’entre elles sont des pollinisateurs : de nombreux insectes, des oiseaux, des chauves-souris… En Chine, pays où ils sont le plus affectés par l’action de l’homme, les paysans – et notamment les femmes – sont obligés de polliniser à la main. Le coût annuel que cela représenterait pour le monde si les abeilles disparaissaient, avoisinerait les 180 milliards de dollars en termes de salaires. La dégradation de notre environnement nous coûte objectivement très cher, y compris financièrement.

Quel rapport notre humanité, aujourd’hui majoritairement urbaine, peut-elle entretenir avec cette biodiversité ?

La sédentarisation a engendré une croissance démographique. L’agriculture et l’élevage n’ont dès lors cessé d’accompagner l’homme dans ses nouvelles installations. Il y avait des humains sans agriculture, il n’y a dorénavant plus d’humanité sans elle. Or, le développement de l’agriculture a profondément modifié les écosystèmes. Lorsqu’on considère l’impact de l’homme sur notre planète, il faut également considérer l’impact des animaux domestiques et des plantes de culture. Il y a 12 000 ans la somme des humains – 5 millions – et des mammifères domestiques représentait 0,1 % de la totalité de la masse des mammifères de la planète ; elle en représente 90 % aujourd’hui.

La destruction de la biodiversité a été provoquée par différents facteurs : la destruction des écosystèmes – Paris était jadis une forêt –, la pollution généralisée – l’homme pollue même des espaces où il n’est pas, comme l’Arctique ou les mers –, la surexploitation – la pêche et la déforestation sont trop intensives pour laisser le temps à la nature de se renouveler –, la dissémination – nos déplacements entraînent avec eux des espèces exotiques et envahissantes – et le climat, ce climat qui change et face auquel il faut être de mauvaise foi pour ne pas assumer notre part de responsabilité. C’est davantage notre bien-être que la planète que nous devons chercher à protéger. La Terre existait bien avant nous, et elle nous survivra. Il faut bien comprendre que nous ne sommes pas à côté de la nature, mais en dedans. Chaque fois que nous l’agressons, c’est nous que nous attaquons. C’est véritablement stupide.

La question devient donc : comment utiliser les contraintes de ce système pour le modifier ? J’aime bien le terme de résilience, mais pour résilier il faut exister, et donc d’abord résister. À nous d’aller chercher dans cette nature l’alliée qu’elle a toujours été pour y puiser des facteurs de résistance. Léonard de Vinci disait « prend tes leçons dans la nature, c’est là qu’est notre futur ». Nous avons toujours cherché dans la nature – au travers du biomimétisme ou de la bio-inspiration – des solutions à nos problèmes, puisqu’elle les a rencontrés et résolus avant nous. Mais nous devons avant tout rompre avec notre arrogance et notre cupidité. La nature est parcimonieuse, elle optimise en permanence, tandis que l’homme veut maximiser. Une poignée y parvient, mais en plongeant les autres dans la misère. Je ne crois en revanche pas aux réponses des démiurges préconisant l’utilisation de particules pour réduire les gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Ce pourrait techniquement être envisageable, mais une fois le processus initié, le CO2 commencera à s’accumuler et il deviendra impossible de le stopper.

Repousser les limites de la nature, augmenter nos capacités ou devenir immortels (si on y parvient !) : autant de velléités qui ne concerneront que la portion la plus aisée de l’humanité. Le déséquilibre systémique et les inégalités générées provoqueront la montée en puissance de nouveaux intégrismes et terrorismes. C’est ce à quoi nous assistons actuellement avec la guerre de Syrie. Son déclenchement – en 2011 – faisait suite aux douze plus terribles années de sécheresse qu’ait vécu le Croissant fertile depuis trois siècles. La disproportion entre les richesses accumulées, la financiarisation de l’économie et la paupérisation de la majorité de la planète n’est pas « soutenable ». Nous devons retrouver une harmonie avec la nature, endiguer cette course au profit et rechercher le bien-être plutôt que la richesse. C’est la raison pour laquelle je crois énormément en la société civile et au dialogue entre l’ensemble des citoyens et les scientifiques.

Comment expliquer le retour du « sauvage » dans une ville comme Paris ? De quelle manière l’architecture et l’urbanisme peuvent-ils l’accompagner ?

Les villes ont toujours accueilli une biodiversité particulière. Les animaux liminaires, rats ou cafards, ces « espèces sauvages urbanisées » les ont d’abord peuplées. Depuis les années 1970, nous assistons au retour des oiseaux en ville, du fait de sa verticalité – tout ce qui vole a un meilleur accès aux petits refuges, aux niches écologiques que cette morphologie offre –, de la rareté des prédateurs et de la température – bien plus élevée durant l’hiver dans les villes des zones tempérées que dans la nature avoisinante-. Cette biodiversité urbaine est observable à Paris avec le retour des faucons pèlerins autour du clocher de Notre-Dame, celui des blaireaux et des renards au cimetière du Père-Lachaise, l’acclimatation des perruches échappées des volières… Nous n’attendons plus que le retour des loups dans la capitale ! Concernant le végétal, sur les 7 000 espèces de plantes connues en France, 1 000 sont répertoriées à Paris, sans compter les plantes exotiques horticoles ou spontanées. C’est énorme.

Nous avons créé – avec le Muséum National d’Histoire Naturelle –, un programme de science citoyenne appelé « Sauvages de ma rue ». Plusieurs milliers de citadins participent en nous informant de la présence d’une nouvelle plante dans leur jardin ou de la rencontre avec un oiseau migrateur. Ils nous aident ainsi à inventorier et effectuer un suivi très précis de la biodiversité urbaine. La ville est un secteur important des sciences participatives, et permettre à chacun de participer à l’élaboration et le partage des connaissances me paraît fondamental.

L’architecture et l’urbanisme jouent également des rôles essentiels dans la fabrique des lieux de vie et de bien-être. Durant la première quinzaine d’août 2003, année de canicule, la France a comptabilisé près de 15 000 morts. Entre les rues bétonnées et les parcs de Paris, on mesurait six à huit degrés d’écart. Ramener « la verdure » en ville est absolument fondamental, d’autant que d’après un article paru dans The Lancet, l’accès à un espace vert au sein d’une grande ville réduirait le nombre de maladies durant les trente dernières années de vie des citadins. Sans oublier que ce type d’espaces réduit les inégalités sociales. L’architecture, renouant avec la nature, permet également l’installation de potagers sur les toits ou de façades végétalisées, foyers pour plusieurs centaines d’espèces de pollinisateurs. Et le miel de Paris est d’une qualité exceptionnelle ! Il n’est évidemment pas question de subvenir à l’intégralité des besoins nutritionnels des citadins, mais l’agriculture urbaine permet de renouer avec un bien-être perdu. Le seul bémol réside dans l’accès – souvent inégalitaire – à ces jardins. Mais le fait que les architectes tendent à devenir sinon écologistes du moins écologues est une très bonne chose.

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