Écosystèmes créatifs

  • Publié le 11 janvier 2017
  • Muriel Fagnoni

Muriel Fagnoni, vice-présidente exécutive de BETC, revient sur l’emménagement de l’agence en 2002 dans un grand magasin reconverti de l’Est parisien. Quitter les quartiers Ouest pour un contexte populaire et multiculturel et imposer l’open space à une organisation de plus de 700 personnes répondait à une volonté de rupture et de décloisonnement. Repéré par le magazine Wallpaper comme « l’un des endroits les plus excitants du monde pour travailler », ce lieu a permis d’attirer et de fidéliser les jeunes créatifs séduits par un quartier abordable et fiers de leur environnement de travail. En quelques années, BETC s’est hissée au second rang mondial des agences les plus créatives. Pensés comme un écosystème vivant et ouvert sur les cultures et son quartier, les bureaux de BETC sont considérés comme l’un des moteurs clefs du succès de l’agence.

Muriel Fagnoni est la vice-présidente exécutive de l’agence de publicité BETC Euro RSCG.

(entretien par Julien Eymeri et Philippe Chiambaretta)

Le monde de l’entreprise est en évolution permanente, amené à se renouveler pour le confort des salariés. La culture managériale de l’entreprise promeut-elle de nouvelles formes dans l’organisation du travail ? Comment créer un collectif performant avec un nombre important d’exigences, tout en garantissant l’optimisation de l’aménagement de l’espace de travail ? Enfin, quels arguments ont présidé à l’emménagement dans ces locaux, au sein d’un quartier populaire ?

Il y a deux arguments forts liés à cet emménagement ici, au cœur du Xe arrondissement de la capitale. Le premier est que les agences de publicité sont par tradition concentrées dans l’Ouest parisien et nous voulions faire le choix stratégique de nous désolidariser d’un endroit où nos clients eux-mêmes sont implantés. Le passage de Levallois-Perret, impeccable banlieue, à un quartier authentiquement populaire où quatre-vingt-quatre nationalités cohabitent, a incontestablement montré notre volonté d’être en prise avec de multiples facettes culturelles, même s’il est vrai que notre emménagement a depuis contribué, sans aucun doute, à la boboïsation du quartier !

Notre second souhait a été de déstructurer notre espace de bureaux et tous les repères traditionnels que l’on avait à Levallois-Perret, en occupant la totalité d’un nouveau lieu en open space. Au sein de BETC, nous appliquons les règles à tous nos collaborateurs et à l’ensemble de la hiérarchie, ainsi tous les sites du Village (terme désignant les quatre implatations de Betc dans le quartier) sont en open space. Toutefois, afin de préserver une bonne entente entre nos collaborateurs, nous avons également veillé à faire respecter deux grands principes de cohabitation : l’espace individuel est collectif et l’espace collectif est privé. Ainsi, seul avec soi-même, on peut tout à fait s’isoler dans un espace collectif mais à l’inverse, si le groupe a besoin de s’isoler, il faut lui garantir des espaces à privatiser. Notre solution a été d’aménager seize boxs, de part et d’autre du vaste open space, qui s’offrent aux micro-réunions, aux conciliabules, au repos, et préservent l’esprit de transparence qui domine tout le bâtiment par des cloisons vitrées. Tous apprécient ce parti-pris car il est garant du respect entre les collaborateurs ; dans ce contexte, tous nos actes ont une incidence sur la vie de nos voisins et participent à notre solidarité.

Néanmoins, si l’on impose à nos salariés cet effort de cohabitation en open space et de transparence totale car il s’agit bien d’un effort, il est indispensable de leur garantir un confort optimal en retour. Ce dernier s’est traduit en partie par l’installation de pièges à son. Leur effet est notable car toute personne qui pénètre dans le lieu pour la première fois est stupéfaite du contraste qui règne entre le silence ambiant et l’activité intense de cette ruche.

Bureaux de BETC à Belleville, Paris © BETC

Flex-office

Beaucoup d’entreprises réfléchissent à abandonner les activités en zoning afin d’utiliser les espaces en fonction de l’activité que l’on doit réaliser. Sur ce modèle, le concept de flex-office consiste avant tout à se consacrer à ses activités dans un espace qui ne nous est pas personnellement dédié. Comment fonctionnez-vous chez BETC ? Garantissez-vous des postes dédiés à vos collaborateurs ?

Les postes sont tous dédiés au sein du Village, et cela s’explique par l’essence même de nos activités. À l’instar des cabinets de conseil, nous avons des collaborateurs très mobiles. Il est alors essentiel de leur assurer un ancrage au sein des bureaux par le maintien d’un poste de travail qui leur est complètement dédié. Par ailleurs, alors que la surface moyenne d’un bureau de salarié dans notre pays est de 11 m2, nous avons fait en sorte d’optimiser cette surface à 13 m2 pour garantir un confort optimal. Même si la surpopulation nous touche aujourd’hui, l’appropriation d’un espace est la preuve ultime du bien-être d’une personne dans son environnement de travail. À titre d’anecdote, lors de notre arrivée dans ces lieux, où tout n’était qu’esthétisme architectural, nous avons été surpris de constater la vitesse à laquelle les gens apposaient leurs photographies personnelles ou plantes vertes sur leurs bureaux afin de maintenir l’identité de leur espace personnel et de recréer une sorte de cocon à l’intérieur même de l’open space. À l’inverse, nous sommes convaincus de l’effet bénéfique du flex-office pour les entreprises où le personnel est sédentaire afin de renouveler régulièrement son environnement de travail et de le stimuler dans ses activités quotidiennes.

Cette délocalisation a-t-elle été un levier au service de la stratégie de BETC ?

L’argument principal comme levier au service de notre stratégie était notre arrivée dans l’est de la capitale. Avec des collaborateurs cadres à 75%, notre volonté était de nous confronter à une population culturellement différente, et mettre à profit les conséquences de cette différence au service de notre création. Nous nous sommes ainsi confrontés à la nature même de notre métier. Et par ailleurs, cette délocalisation nous a permis de fédérer d’autant plus nos employés à l’agence, en particulier les jeunes, grâce aux prix accessibles du marché de l’immobilier dans le quartier ; phénomène que nous n’avons jamais constaté à Levallois-Perret. Par la suite, les choses se sont enchaînées très naturellement. À notre arrivée dans le x e arrondissement, l’agence a été nommée « one of the most exciting places in the world » par le très tendance magazine Wallpaper. Notre implantation et notre volonté de faire des lieux un bijou, dont les gens devaient tirer une excellence créative, ont incontestablement contribué à l’obtention de ce titre. Nous étions déjà il y a quinze ans une agence « Best in class » mais, depuis dix ans, ce qui correspond à notre arrivée ici, nous connaissons une très forte croissance (2e agence la plus créative au monde selon The Gunn Report, janvier 2011, ndlr), les collaborateurs étant comme portés par le lieu. Leur « fierté d’appartenance » est évaluée à plus de 85% depuis quatre ans selon l’étude Great Place To Workwww.greatplacetowork.com. Nous croyons beaucoup au fonctionnement d’un cercle vertueux qui consiste à faire évoluer les choses en répondant à la question « comment faire pour que nos employés se sentent bien dans leur environnement de travail ? » et non pas « est-ce que la mise en place de telle ou telle mesure permet à notre agence d’être plus efficace ? ». L’efficacité d’une entreprise est inhérente au bien-être de ses acteurs. BETC s’est engagée dans une démarche globale d’amélioration constante des impacts qu’elle pouvait avoir sur ses collaborateurs, mais aussi sur l’environnement. Depuis quatre ans, nous déployons nos efforts sous la responsabilité d’un service dédié à cela. Le bâtiment a ainsi été aménagé dans ce sens et accueille aujourd’hui des lombricomposteurs au sous-sol. Leur compost est utilisé pour nourrir notre potager et notre jardin de plantes rares, lui-même pollinisé par nos abeilles et dont le miel fait le régal de tous. Ce petit écosystème a véritablement participé à rendre le lieu encore plus vivant, permettant la production de biens et limitant notre impact environnemental direct.

Avez-vous eu des surprises sur la façon dont les salariés se sont pris au jeu de cet espace démesuré ? En ont-ils détourné certains usages ?

La plupart des initiatives sont venues de nos créatifs. J’aurais de nombreuses anecdotes à vous raconter sur le sujet mais j’en retiendrai deux. Au dernier étage du bâtiment, une salle est entièrement dédiée à la documentation et aux archives. Des meubles réalisés sur mesure se déplacent via de grands rails sur un sol laqué immaculé bleu piscine. Cette étendue incroyable, et vierge de toute installation avant la livraison du mobilier, a fait le bonheur de certains de nos collaborateurs qui ont détourné l’usage de cette salle pour recréer un décor de piscine. Une séance photo a ainsi immortalisé nos employés en maillots de bain et, aujourd’hui encore, de nombreuses personnes se présentent à l’accueil pour aller à la piscine. Sur le même ton de plaisanterie, un film a été réalisé par une équipe de créatifs pour souligner certains aspects de leur vie à l’agence… Leurs longues journées ont fait l’objet d’une parodie où les collaborateurs, enfilant des pyjamas, détournent leurs armoires en couchettes.

Bureaux de BETC à Belleville, Paris © BETC

Géographie intérieure

Ces anecdotes sont bien la preuve de la bonne adaptation de nos équipes à cet immeuble. Toutefois, notre délocalisation dans le Xarrondissement a concerné tout le Village, sur quatre sites différents qui accueillent au sein d’autres bâtiments du quartier La maison de la production, La maison du design et La maison du shoppeur, et nous reconnaissons qu’il est difficile, à ce jour, de faire en sorte qu’un flux dynamique fasse le lien entre ces lieux. Si le Vélib’ a remplacé notre flotte de vélos rouges qui étaient à l’époque à disposition de nos collaborateurs, nous constatons malheureusement que notre immeuble est, la plupart du temps, privilégié au détriment des autres sites, notamment pour les réunions de travail entre les différentes maisons. Un projet de déménagement est en cours d’étude, il permettra de pallier ce manque d’équité en nous regroupant tous et nourrira, j’en suis convaincue, encore plus notre inspiration commune.

Quels espaces au sein de l’immeuble apportent un complément de vie au collaborateur et lui permettent de s’adonner à d’autres activités que son travail ?

L’espace documentation au cinquième étage offrait initialement à nos équipes la possibilité de se reposer en admirant une vue somptueuse sur Paris, tout en parcourant la presse mondiale ; mais ce lieu a perdu de sa superbe avec l’augmentation de nos effectifs.

En revanche, un espace toujours très actif est notre Passage du Désir qui assure une porosité intérieur/extérieur très efficace et nourrit la créativité au sein de l’agence. Ce lieu fondé en 2003 au rez-de-chaussée tire son nom du passage pavé jouxtant son immeuble. Sur 700 m 2, c’est un espace vivant, ouvert sur le boulevard de Strasbourg, où des exposants peuvent adapter nos surfaces à loisir. Notre personnel s’y retrouve volontiers, en contact direct avec l’environnement artistique et culturel, mais aussi la population du quartier. Il vise à sortir des univers cloîtrés des disciplines artistiques « classiques », encourageant le métissage des formes d’expression ; il a ainsi accueilli, entre autres, l’exposition Americaland d’Alex MacLean, les œuvres de l’artiste portugaise Joana Vasconcelos, mais aussi un évènement annuel plus populaire comme la Grande Braderie de la Mode.

Quelle est la particularité du trinôme « créatifs-producteurs-commerciaux » propre à BETC ? A-t-elle induit un principe d’organisation spatiale spécifique ?

Ce qui est particulier à l’agence, c’est que très souvent nos collaborateurs sont experts dans un domaine, comme en stratégie marketing, ou en création, ou en production, ce qui correspond au modèle source de l’agence. Voilà pourquoi nous sommes si soucieux de maintenir ces trois pôles qui font la force de BETC. Sur ce schéma, nos clients reconnaissent sans aucun doute nos ressources en expertise « stratégie » et « création », ainsi qu’en « production », véritable machine de guerre, mais au-delà de cet axiome et de cette organisation, notre volonté est de réaliser un produit fini optimal car c’est bien à cet objet, qu’est confronté, in fine le client. Les cinq niveaux, composés d’une alternance de plateaux et de mezzanines, ont permis d’aménager de vastes open spaces où sont réunis les employés par service. Les étages sont regroupés deux à deux, superposant commerciaux et créatifs. Si ce zoning établi depuis un certain temps a fait ses preuves, la question contemporaine du digital modifie cette géographie quasi parfaite à l’origine. Le digital, à la fois comme « canal » mais aussi comme « arme de créativité », pose la question d’arriver à digitaliser toutes les structures du Village et c’est un réel challenge au quotidien et pour l’avenir de faire en sorte que notre modèle soit le plus vertueux qui soit.

Le bureau comme élément différenciant

Quelle perception ont vos clients de votre espace de travail ? Est-il révélateur selon eux de votre manière de penser le travail ? En quoi cet objet devient un outil que l’on partage avec le client ? Facilite-t-il les relations clients ?

Quand un client choisit notre agence pour sa campagne de communication, il est déjà très fier de cette association de par notre notoriété. Lors de notre emménagement, les clients étaient assurément impressionnés par les lieux, mais depuis le bâtiment s’est patiné, et les clients se sont habitués à nos bureaux fortement médiatisés. Toutefois, il est vrai qu’un détour par notre terrasse et sa vue imprenable sur Paris suscite toujours un moment d’émotion… De la même façon, ils apprécient d’être conviés à des évènements organisés au sein de notre agence dont les espaces sont toujours dédiés au collectif, au sens large du terme.

Vu depuis votre métier de communicant, l’architecture peut-elle permettre à un bâtiment de devenir à la fois un « outil de communication » et rendre service aux usagers ? 

Bien sûr, constatant la souffrance au travail depuis près de vingt ans, nous devons d’autant plus nous poser la question d’offrir un réel confort au quotidien pour les employés, et l’architecture est une réponse incontestable. Ce but à atteindre permet également de nous challenger et de nous mettre face à nos lacunes en nous imposant de nous interroger sur ce que l’on peut apporter comme « temps d’avance ». Toutefois, tous les secteurs sont aujourd’hui concernés, je le crois, par cette prise de conscience. Je le constate tous les jours auprès de mes clients ; qu’elle soit intégrée dès la conception d’un projet d’architecture ou plus tard, pour pallier un manque originel.

Cette prise de conscience touche également le secteur de l’industrie. Par exemple, la SNCF – archétype de l’ancien schéma de bureaux – a fait peau neuve en installant son siège social au CNIT. En offrant confort et services multiples aux employés, l’entreprise nationale a ainsi pris le contrepied de sa culture. De même, le groupe  VEOLIA a lancé une consultation pour le regroupement de treize sites à Aubervilliers au sein d’un bâtiment commun. Son cahier des charges a insisté sur des espaces dédiés à la recherche et sur la mutualisation de fonctions qui favorisent la rencontre de tous les employés. Cette nécessité participe d’un échange et facilite naturellement l’innovation par le partage des connaissances.

Effectivement, la géographie intérieure d’une entreprise est un élément déterminant dans la stratégie de management d’une entreprise ; si votre stratégie n’est pas alignée sur votre géographie, elle ne se concrétisera pas, c’est un fait. Le zoning est un élément déterminant dans le développement d’une entité, et comme toutes les entreprises sont composées de gens très différents, il s’agit finalement de chercher la meilleure combinaison possible afin de valoriser cette différence comme facteur de l’efficacité de l’entreprise.

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