Encourager la matière

  • Publié le 18 novembre 2017
  • Michel Blazy

Impliquer directement le vivant dans l’œuvre ouvre des perspectives de création qui interrogent le statut de l’auteur et de l’artiste. Michel Blazy précise que si la figure de l’homme semble se faire discrète voire s’effacer dans son travail, celle de l’artiste reste bien présente. Il s’agit moins de céder le pouvoir au vivant, de « laisser faire », au risque qu’il ne se passe rien, que de créer des conditions d’émergence, d’encourager la matière à la manière d’un jardinier. L’artiste observe et cherche à comprendre le vivant pour favoriser son développement, de façon à ce que la forme s’auto-génère. Il explore ainsi des modalités de domestication du vivant qui relèvent de la symbiose plutôt que de l’exploitation. La fascination formelle pour le vivant sous-tend une réflexion sur l’intelligence de la survie et les frontières inerte/organique. Vivant et art partageant d’échapper pour une part à la compréhension, l’artiste n’essaie pas de délivrer un message univoque mais de partager une expérience – l’altercation avec la matière au sein l’atelier – et de provoquer la complexité de rencontres.

Éthique de la collaboration avec le vivant

En cédant au vivant le pouvoir formel sur vos œuvres, votre travail interroge la nature de l’auteur ; l’effacement de la figure de l’homme et de l’artiste dans cette dynamique de « laisser faire » confère-t-il un statut particulier aux souris, escargots, oiseaux et autres champignons ou organismes protocellulaires qui composent vos pièces ?

En réalité je ne laisse pas totalement faire, car il risquerait de ne rien se passer, ce qui serait ennuyeux pour le spectateur. Ma philosophie est davantage d’encourager la matière, à la manière du jardinier qui fait le nécessaire pour que les choses arrivent, même si elles sont le résultat de forces qui le dépassent. Il arrose ou paille la terre, mais ce n’est pas lui qui fait pousser le végétal. Son rôle est d’optimiser les conditions d’installation du vivant. Je ne parle pas de culture intensive ni de désherbage évidemment, mais plutôt de l’idée de non-obligation de résultat face à des phénomènes que l’on ne peut maîtriser à 100 %. Je ne cherche pas à avoir le pouvoir sur les choses, ni à les plier à mes intentions, mais au contraire à les observer, à comprendre leur fonctionnement et leurs besoins pour faire en sorte qu’elles se développent. Je ne sais pas à l’avance ce qu’il va se passer lorsque je mène des expériences dans mon atelier, et c’est justement cette surprise permanente qui m’intéresse. Je mets en œuvre les conditions nécessaires à ce que la forme s’auto-génère, ce qui m’amène à reproduire des choses qui pourraient se passer sans moi. La figure de l’homme s’efface, se fait discrète, mais pas celle de l’artiste. Il n’y a pas de doute sur le fait que je suis l’artiste et non les souris ou la moisissure, mais il est vrai que le résultat est le fruit d’une collaboration.

Il s’agit bien d’un travail en commun, d’une association, mais parleriez-vous de domestication ?

Oui, avec ses avantages et ses risques, car les choses peuvent m’échapper, au sens où la domestication ne réussit pas toujours. Il m’est ainsi arrivé d’être complètement dépassé par les insectes, les odeurs ou les moisissures au cours d’expositions… L’idée de domestication est un peu ambiguë, le chien s’étant par exemple probablement rapproché de l’homme par intérêt. Il m’arrive d’ailleurs de me demander qui du chien ou du maître est le véritable propriétaire, surtout en assistant à des scènes où l’animal, assis sur les genoux de son maître, mange dans son assiette, ou lorsqu’ils partagent le même lit. Le chien exerce une vraie pression à l’heure du repas, c’est souvent l’animal qui commande d’être servi. Mais il y a toute sorte de domestication. Certaines relèvent de l’exploitation pure et dure et peuvent être assimilées à une forme de parasitage, conduisant parfois à la mort de l’animal. D’une certaine façon, c’est assez représentatif de l’attitude générale de l’homme vis-à-vis de son environnement.

D’autres formes de domestication relèvent davantage de la symbiose. Les Maasaï incisent légèrement la jugulaire de leurs vaches pour boire leur sang. L’animal reste ainsi en vie, son sang se renouvelle et ils en tirent les protéines et l’eau dont ils ont besoin. Au final la vache est bien traitée, malgré le prélèvement de sang, car les Maasaï ont conscience de ce qu’elle ne pourrait pas supporter. Ils la respectent, la nourrissent, la protègent des prédateurs…

Suivre l’une ou l’autre de ces approches relève du choix politique. À titre personnel, je considère la domestication comme un intérêt bien compris. Dans Lâcher d’escargots sur moquette marron, je me sers de leur bave pour produire une peinture, en échange de quoi je leur offre de la bière, ce dont ils raffolent. Je leur offre de passer un bon moment contre une petite performance, après quoi je les relâche. J’espère que cette domestication n’est pas trop traumatisante.

De même, dans la pièce Table auto-nettoyante, il y a l’idée de la « commensalitéFait de partager une table, un repas. Les animaux dits « commensaux » se nourrissent des parasites d’un individu hôte, subvenant ainsi à leurs besoins tout en rendant un service d’hygiène. », en lien avec celle de domestication. J’y propose un refuge aux fourmis – dans les pieds de la table – ainsi que de la nourriture – les miettes générées par le repas – contre un service de nettoyage. L’intérêt est partagé. Cette pièce met en perspective la question de la cohabitation et de la manière dont il est possible de partager un espace de façon à ce que tout le monde y trouve son compte. Nous nous nourrissons de vivant, qu’il soit animal ou végétal, et sommes donc intimement lié à lui. Le but de tout être vivant est de se conserver et de se perpétuer, de survivre le plus longtemps possible, certes, mais se demander comment composer intelligemment avec les autres vivants n’est pas une question morale, c’est aussi et surtout une question de bon sens.

Circuit fermé, performance, Paris, 2012

Dans la pièce Circuit ferméPrésentée dans le cadre de l’événement «le Grand Restaurant», l’exposition personnelle de Blazy au Plateau, un des deux espaces d’exposition du Fonds régional d’art contemporain d’Île-de-France. il est aussi question de prédation. Des individus, enfermés dans une pièce vitrée, mangent de la viande et se font piquer par des moustiques. Cela recouvre l’idée de rendre ce que l’on a pris. Tout mon travail est lié à cette relativité de l’être, à l’exploration des notions d’effacement et de non-maîtrise, car le pouvoir que nous nous arrogeons sur le vivant m’interroge. D’autant plus que nous l’exerçons de manière de plus en plus effrayante, alors même que nous ne sommes qu’un maillon de la chaîne des vivants. Notre volonté de protéger la planète est assez symptomatique de cet extrême orgueil : la planète se moque bien des humains, elle a commencé son existence sans nous et la continuera de la même manière. Le vivant n’a absolument pas besoin d’être protégé. L’homme est avant tout dangereux pour lui-même.

Reconsidérer les limites du vivant

Est-ce relativiser que donner de l’importance à des « présences inutile et ignorées », considérées comme rebus ou déchets ?

Je dois avouer qu’à l’origine de mon travail avec la moisissure se trouve une fascination purement plastique. Si vous prenez le temps d’observer, vous remarquerez à quel point c’est magnifique : duveteux, auréolé et constamment changeant en termes de couleur ou de forme. Elle est néanmoins rejetée car elle charrie dans l’imaginaire collectif toute sorte de concepts relatifs à l’hygiène, à la mort et au contrôle, synthétisant de nombreuses frayeurs. Je m’intéresse à cette matière car elle est vivante et possède donc – comme tout être vivant – une intelligence mise au service de sa survie. Le fait qu’une bactérie ait à se déplacer, à chercher de la nourriture, à élaborer des compromis avec ses semblables pour partager un espace restreint, rappelle que tous les individus vivants font face aux mêmes problématiques, bien que les résolutions formelles varient. Le problème de la conservation du vivant est le lot de chacun d’entre nous.

Dans Les Nouvelles amibes domestique, vous donnez à voir des existences invisibles et troublez l’acception commune de ce qui est « vivant ». Quelle distinction faites-vous entre l’inerte et l’organique ?

Je ne fais pas de distinction entre l’inerte et le vivant, entre les matières organiques et celles qui ne le sont pas. Tout fini par se mélanger dans la nature et c’est bien le problème. Quelle que soit la matière, elle échange avec son environnement et fini par être intégrée à la grande masse planétaire. Bien que le plastique rejeté en mer se désintègre et disparaisse à vue d’œil, les poissons ingèrent ces micro-particules, avant d’être pêchés et cuisinés, de sorte que toutes les matières se confondent. Il n’y a pas de matière qui ne soit pas vivante pour moi. J’ai du mal à comprendre la frontière que l’on place entre l’inerte et l’organique alors que tout n’a de cesse de changer d’état en fonction du temps. C’est comme la vie et la mort, comme le mouvement et la fixité. Les choses sont sans cesse en mouvement autour de nous – la terre qui tourne sur elle-même, un enfant ou une plante qui croît, un micro-organisme qui « chasse » –, mais nous ne nous en apercevons pas forcément. Ce n’est qu’une question de perception, car notre vision des choses est conditionnée par notre échelle de temps. Si nous vivions plus longtemps que les montagnes et que nous percevions leurs mouvements, peut être les considérerions-nous davantage comme vivantes. Je m’intéresse à la lenteur et aux mouvements à la limite de la perception. Ceux dont il faut s’éloigner un certain temps pour les apercevoir.

De la même manière, considérer que mes œuvres se développent ou dégénèrent est une question de point de vue. En 1997, pour une exposition au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, j’avais planté des sacs de lentille, pensant les renouveler une fois que celles-ci seraient mortes. Les lentilles sont effectivement mortes et ont laissé place aux moisissures, aux drosophiles et à leurs araignées prédatrices. Bien que la pièce première ait dégénéré, elle avait engendré dix fois plus de vie que les simples lentilles bien vertes. J’ai donc laissé cette matière apparemment morte en place. La vie se nourrit de mort et au-delà de nos identités particulières, je conçois le vivant comme une seule grosse matière qui se développe, change de forme et se nourrit de sa propre mort.

Les personnes sensibles à leur environnement, aux autres formes d’existence, ont généralement un discours proche de l’animisme. Elles se réfèrent à une certaine spiritualité, tandis que vous considérez principalement la matière, le concret et le textuel suivant une logique plutôt pragmatique. Vous arrive-t-il de prendre en compte l’immatériel dans le vivant ?

Je ne penses pas être animiste et je ne suis pas pour autant matérialiste. Je crois aux forces invisibles mais surtout au mystère. La matière, le concret et le textuel, n’enlève rien au mystère, je dirai même qu’ils le mettent en scène. Il y a une part du vivant comme il y a une part de l’art qui échappe à la compréhension, c’est principalement ce qui me rattache au deux.

L’œuvre comme animal domestique

L’acquéreur de vos pièces vivantes en devient-il le maître, comme il pourrait l’être d’un animal de compagnie ? A-t-il un devoir moral de soin pour ces micro-organismes  ? 

Les Nouvelles amibes domestiques fait référence à l’acronyme des « nouveaux animaux de compagnie ». Je m’intéresse à la façon de transposer dans une œuvre la relation physique et subjective qu’on peut entretenir avec un animal domestique. Mon sentiment sincère est que le seul intérêt de l’art est de parler à l’intime. J’ai commencé à travailler sur ce sujet de manière assez intuitive, peut-être parce que je ressentais une certaine morbidité dans les expositions ne présentant que les restes d’un geste ou d’une intention. Depuis, je cherche à susciter une émotion devant une chose en train de se passer. Ce qui m’importe et qui donne à mes yeux l’importance d’un moment c’est sa rareté, le fait qu’on se retrouve devant une chose dont on sent bien qu’elle ne va pas durer. Je ne cherche pas seulement à montrer le processus – puisque n’importe quelle œuvre en est le résultat – mais les choses en train de se faire.

Trop de collectionneurs achètent des œuvres motivés par le désir d’appartenir à un groupe et d’être reconnu, ou voient cela comme un moyen de faire un investissement, les œuvres d’art échappant à l’impôt. 90% du marché de l’art se passe en dehors de ce rapport intime à l’œuvre, alors qu’il est le seul qui vaille selon moi. C’est la relation affective qui se tisse entre l’acquéreur et l’œuvre qui m’intéresse, cette petite musique qui vous transporte, qui vous rappelle des souvenirs intimes.

Concernant le devenir physique des amibesLes amibes sont des organismes unicellulaires présents dans tous les milieux, y compris dans les eaux traitées comme l’eau du robinet, les eaux minérales, l’eau de piscine… Prédatrices, elles sont capables de changer de forme, il ne faut pas oublier que ce sont des organismes dotés d’une bouche par laquelle ils se nourrissent. Mais le devenir de la pièce est laissé au choix du collectionneur, qui peut continuer à les alimenter ou non. S’ils ne sont pas alimentés en eau, ces animaux se mettent en « dormance ». Ils peuvent « reprendre vie » dès que les conditions de leur milieu sont de nouveau réunies.

Quoi qu’il en soit, l’œuvre est vouée à évoluer. J’utilise des colorants alimentaires – semblables aux colorants utilisés en microscopie – pour colorer les amibes présentes dans l’eau. Plus on verse régulièrement des gouttes sur le support de plâtre qui sert d’exosquelette, plus l’auréole colorée révélant l’accumulation locale des amibes sera foncée. En revanche, si on ne fait rien, les colorants sensibles aux UV verront leurs couleurs se faner, rendant compte du passage du temps. Si l’on ne veut pas que la pièce dépérisse, il faudra donc l’alimenter de temps à autre, mais je n’impose pas un protocole de deux repas par jour.

Quel message cherchez-vous à faire passer au travers d’un tel travail ?

Mon travail n’a pas vocation à dénoncer une mauvaise conduite ou divulguer un message. Je cherche simplement à trouver une place qui me convienne. Je ne sais pas ce que je cherche à dire, je le découvre en le cherchant. Puis les œuvres deviennent autonomes et se mettent à exprimer des choses dont je n’avais même pas idée. Je ne conçois pas l’art comme un support servant à délivrer un message – ceci relevant davantage au monde de la communication et de la médiatisation. Pour moi, il s’agit d’une rencontre et de toute la complexité que cela recouvre. Une rencontre vous apprend beaucoup plus qu’un message, c’est intarissable. C’est ce que j’essaye de provoquer, de véritables rencontres, comme il m’est arrivé d’en avoir avec des œuvres. Ces instants changent votre vie, vous suivent et vous accompagnent comme un petit chuchotement dans votre tête. À l’inverse, le message publicitaire est univoque.

Lorsque je fais une œuvre, je suis totalement dans la matière et avec ce que je fabrique, ce qui suppose une forme de rencontre. L’exposition de l’œuvre n’est autre que la transmission à un public de l’expérience que j’ai eu dans l’atelier. C’est ma propre rencontre que je rends publique, en espérant qu’elle aura lieu également avec les gens qui la regardent. Je suis en quelque sorte un entremetteur, quelqu’un qui présente des personnes les unes aux autres.

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L’irruption du vivant dans la création contemporaine bouleverse en profondeur ses process et sa nature. Devenant organique, autonome, l’œuvre vivante interroge symboliquement et pratiquement son exposition au public, notamment dans un contexte muséographique classique. S’inscrivant dans le sillage d’artistes ayant brisé les codes de la muséographie comme Pierre Huyghe ou Philippe Parreno, le conservateur Laurent Le Bon met en perspective la place du vivant dans le musée au travers des expositions Jardins et Dioramas, dont il était commissaire. Laissé par principe et pour des raisons pratiques de conservation au seuil de l’institution, le vivant pénètre l’espace muséal par l’histoire de ses représentations. Ces expositions, toutes deux liées à l’in situ, à l’« indéplaçable », explorent symboliquement l’idée d’écran, l’articulation entre le factice et le réel, le naturel et l’artificiel, mais aussi la richesse des imaginaires et dynamiques temporelles du jardin.

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