Le voyage de Gelitin à Sofia

  • Publié le 11 janvier 2017
  • Collectif Gelitin

« Si tu regardes sur une carte, il y a environ 700 km entre Vienne, Autriche et Sofia, Bulgarie. Faire ce trajet sur des motocyclettes 50 cm3 peut sembler complètement idiot. Mais quelle beauté de voyager à la vitesse du papillon ! Tous à l’Est ! »

Gelitin est un collectif de quatre artistes vivant et travaillant entre Vienne et New York.

Quelques faits pour introduire l’ironique entretien de Gelitin avec eux-mêmes et le reportage photographique qu’ils ont réalisé lors de leur trajet en motocyclettes entre Vienne 
et Sofia. Saison : printemps 2004. Kilométrage : 1020. Documents : 133 photographies dont 13 d’animaux morts écrasés et 3 d’animaux vivants, 66 d’eux-mêmes, 14 de paysages. Pays traversés : Autriche, Hongrie, Roumanie, Serbie, Bulgarie.  Artistes : Ali Janka, Wolfgang Gantner, Tobias Urban et Florian Reither. Ou comment un groupe
 de quatre artistes qui se sont rencontrés en 1978 lors d’un camp de vacances et qui depuis s’amusent — c’est important — et travaillent ensemble, connu pour leurs actions souvent dénudées et leurs expositions « subversives » — transformer le pavillon autrichien de la Biennale de Venise 2003 en marécage, installer un gigantesque lapin rose comme hommage ironique au Land art —, comment ce groupe donc s’empare de la forme du voyage pour en rejouer et déjouer les codes et attendus. Souvent présentés comme les « Bad good Boys » de l’art contemporain, exemplaire d’une pensée dada et anarchique libérée des idéologies et dirigée vers l’excès, le plaisir et la gratuité, Gelitin, tenants avec leurs 50cm3 customisés d’un tuning à la petite semaine, offre une proposition finalement réjouissante parce qu’a priori déceptive et décevante.

(Cet entretien a été publié pour la première fois dans
« Gelatin », cat. exp. institute of Contemporary art/Centre for advanced Study, Sofia, Revolver, archiv für aktuelle Kunst, franckfort, 2005, pp. 9-11, à l’occasion de l’exposition à l’institut d’art contemporain de Sofia, organisée suite au voyage réalisé par le groupe de Vienne à Sofia.)

Entretien de Gelitin avec eux-mêmes

Gelitin : Comment est née l’idée de ce voyage de vienne à Sofia ?

Gelitin : Nous avions le sentiment que c’était une chose urgente à faire.

Gelitin : Pourquoi avoir choisi de voyager exclusivement en motocyclettes ?

Gelitin : Il y a de nombreuses bonnes raisons pour utiliser des motocyclettes : leur vitesse réduite, la sensation d’être à l’air libre, le bruit incroyable qu’elles produisent et qui te met dans un état de transe. tu n’es pas obligé de parler aux autres de la journée mais, à la fin de chaque jour, chacun parle de ce qu’il a vu, et chacun voit des choses vraiment différentes.

Gelitin : Qu’avez-vous vu en chemin ?

Gelitin : Les images et les canevas de l’asphalte sont étonnants. et c’est la même chose dans tous les pays que nous avons traversés. L’asphalte n’est ni noir ni gris mais regorge de tâches et de traits. La vitesse des motocyclettes les rend flous lorsque tu te concentres trop sur la route. Comme lorsque tu commences à rêver juste avant de t’endormir.

Gelitin : Et sur le fait de se perdre et de se tromper de chemin ?

Gelitin : C’est ce qu’il y a de plus amusant dans le voyage mais nous étions très bien équipés avec Tobias parmi nous. Il est né en allemagne et ses lobes temporaux sont semblables à ceux des aborigènes australiens. Il peut s’orienter avec le bout de sa langue, même après avoir mangé du miel avec du chili.

© Gelitin

Gelitin : Est-ce que les sièges des véhicules sont durs ? avez-vous eu mal aux fesses ?

Gelitin : L’important, c’est la manière dont tu t’assois et comment tu utilises les oreillers. Si tu en utilises beaucoup, ça signifie que tu as eu très mal aux fesses.

Gelitin : Est-il plus facile d’aller vers l’est ou vers l’ouest ?

Gelitin : Tu vas vers l’ouest pour t’exprimer et vers l’est pour t’explorer et apprendre des choses. Ce n’est pas une question de « qu’est-ce qui est facile ? », « qu’est-ce qui est difficile ? ». Ce sont deux choses complètement différentes. Je crois que l’europe de l’est est une région très romantique et que c’est l’endroit idéal pour flâner et avoir une aventure.

Gelitin : Quel type d’images pensez-vous véhiculer avec cette traversée de l’europe de l’est ?

Gelitin : Le respect et l’espoir, comme après le visionnage d’un très bon film. tu as ce sentiment joyeux que les gens ont fait du bon boulot. C’est un moment très réconfortant.

Gelitin : Franchir des frontières nationales est parfois compliqué. Quelles ont été vos expériences avec le passage des frontières, qu’elles soient nationales et plus mentales ?

Gelitin : Ce qu’il y a de l’autre côté d’une frontière est souvent annoncé par les abords de celle-ci.

Gelitin : Bien sûr, nous avions les bons passeports pour rendre cela facile et fluide mais notre apparence et celle de nos véhicules ne sont pas passés inaperçus et il nous a fallu faire preuve d’efforts pour finalement passer les frontières. il n’y aucune différence entre les différentes frontières. La seule vraie expérience a été l’entrée en Roumanie et les deux premiers jours de voyage qui ont suivi. tout était étonnamment beau et mystérieusement difficile.

Gelitin : Et au sujet des gens que vous avez rencontrés en route ?

Gelitin : Des millions de gens différents avec des millions d’envies différentes. Beaucoup de gens heureux, ravis d’être ce qu’ils sont. des musiciens fantastiques dans les bars et les clubs qui dansent et qui chantent, des charmantes vieilles dames qui dansent et qui chantent l’après-midi, des enfants sales, bruyants et très bien éduqués parlant anglais avec nous, des bergers dormant toute la journée et atteignant
les 120 ans, des jeunes hommes nerveux voulant devenir italiens, des superbes filles nous ignorant à cause de nos vieilles bécane.

© Gelitin

Gelitin : Quand on voyage lentement, l’on peut voir quantités d’insectes, de grenouilles, d’escargots, de petites bêtes traverser la route. Que pensez-vous de ces créatures ?

Gelitin : Nous avions l’impression de faire la course avec eux, une compétition permanente, les insectes volants devenant nos concurrents de vitesse. Ce qui nous a le plus ralenti c’est le slalom entre les poteaux. Gauche, droite, gauche… et réussir à tous les éviter.

Gelitin : Quelles sont les chansons qui vous venaient à l’esprit quand il pleuvait, quand il faisait beau?

Gelitin : Sous la pluie, c’était Peggy Lee’s Fever. Le rayon du soleil nous inspirait Iron Butterflies in « a gadda da vida ».

Gelitin : Où sont maintenant vos motocyclettes ?

Gelitin : Elles broutent sur la pelouse du jardin de notre studio à Vienne.

Gelitin : Les utilisez-vous à Vienne ?

Gelitin : Nous les utilisons de temps en temps, non seulement à Vienne. C’est très agréable de les avoir. Nous pouvons désormais en faire quel que soit l’endroit où nous sommes, vite ou lentement, dans la profondeur des vallées, sur la cime des montagnes.

Gelitin : Le plus beau moment de votre voyage ?

Gelitin : Chaque fois qu’une motocyclette a un problème, c’est vraiment horrible. Le moment où elle tombe en panne et où il est possible de la réparer une fois de plus puis de démarrer et de faire un tour d’essai, c’est le plus beau moment d’un voyage en motocyclette.

© Gelitin

Gelitin : Pourquoi est-ce si bon de voyager ? Est-ce nécessaire d’avoir une destination ?

Gelitin : Voyager sans emploi du temps, sans plan ni rendez-vous et seulement avec une vague idée générale de comment arriver à Sofia ou à rester nu ou à Mexico ou à rien ou au Congo ou à n’importe quoi est du plaisir pur. Le plus important est le caractère non prévu d’un voyage. Aussi longtemps que tu n’as pas de plan, rien ne peut t’arrêter. Il s’agit juste de continuer à avancer.

Gelitin : Vous voyez-vous comme les quatre cavaliers de l’Apocalypse ?

Gelitin : Nous sommes des bikers. Et un biker est un biker qui est un biker. Nous sommes tous des voyageurs dans ce monde sauvage, et le mieux que l’on puisse trouver en voyageant est un ami sincère.

Gelitin : Sur quel sujet porte cette exposition à Sofia ?

Gelitin : caractère humiliant de cette profession. Aussi sur la beauté qu’il y a à faire de l’art.

Gelitin : Comment vivez-vous en tant qu’artistes basés à Vienne ?

Gelitin : Nous chantons et dansons nus dans les bars et les cafés. Nous faisons semblants d’être aveugles et mendions dans les rues.

Gelitin : Comment décririez-vous la différence entre Sofia et New York, Belgrade et Paris ?

Gelitin : Ce qui fait une ville c’est la présence de gens intéressants, sensés, informés, positifs et énergiques. Une ville peut se rencontrer n’importe où.

Gelitin : Quel souvenir avez-vous ramené chez vous ?

Gelitin : Nasser KlumpatschNasser Klumpatsch peut se traduire par « des déchets mouillés » (en anglais « wet junk »). Pendant leur voyage, les Gelitin ont amassé dans l’un des chariots attachés aux motos les détritus trouvés sur leur route.

 

 

Traduit de l’anglais par Clément Dirié.

Cet article a été publié dans Stream 01 en 2008.

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Pierre Musso est philosophe, docteur d’État en sciences politiques. Il est professeur en science de l’information et la communication à Télécom ParisTech et à l’université de Rennes. Il s’est spécialisé dans la philosophie de l’imaginaire, en lien notamment avec les nouvelles technologies et l’aménagement du territoire. Ce talk est une forme d’introduction à ces concepts et à leur influence sur le travail de ceux qui conçoivent la ville.

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